L’économie du chaos à la tâche : le modèle de « l’agent jetable », nouvelle étape de l’agression hybride russe contre l’UE
Suite à l’expulsion massive de plus de 750 diplomates russes de pays européens, pour la plupart identifiés comme officiers de carrière du Service de renseignement extérieur russe et du renseignement militaire, Moscou est confrontée à la nécessité de transformer radicalement ses activités de renseignement et de subversion. Le modèle d’espionnage traditionnel, fondé sur des résidences prolongées [1] et des agents de longue durée, a cédé la place à un modèle agressif relevant de ce qu’on appelle l’économie à la tâche [2]. Les services de renseignement russes ont transformé les applications de messagerie cryptée en un marché opérationnel où le sabotage est acheté comme un service ponctuel, et où les auteurs sont comme des gobelets en carton : à utiliser et à jeter.
La guerre hybride russe moderne en Europe fonctionne de plus en plus selon le principe d’une plateforme du marché noir. Telegram est devenu un outil clé, permettant de maintenir une distance entre l’État client et l’auteur direct des actes de sabotage. L’ampleur de cette activité est impressionnante : selon une enquête du projet médiatique « Vot Tak » [3], depuis début 2026 seulement, plus de 20 millions d’offres d’emploi contenant des appels à sabotage à peine voilés ont été publiées dans des forums de discussion russophones.
Étapes du recrutement d’un agent sacrifiable
Les annonces ne commencent jamais par le mot « sabotage ». Elles emploient des expressions telles que « tâches simples », « horaires flexibles » et « emplois sans expérience ». Les candidats se voient proposer des missions tests : « travaux techniques simples », comme filmer un lieu précis ou vérifier un système de vidéosurveillance.
À mesure que la communication devient privée, les tâches se complexifient et deviennent de plus en plus dangereuses : incendier du matériel militaire, détruire des plateformes logistiques ou effectuer des reconnaissances d’installations militaires.
Le paiement est conditionné à la production de preuves vidéo du travail accompli et à leur envoi via l’application Timestamp Camera. Il s’agit non seulement d’un rapport pour le superviseur, mais aussi d’un outil de chantage pour le contractuel et d’un contenu prêt à l’emploi pour la propagande russe.
Dans ce système, l’argent remplace totalement la loyauté. Les rémunérations pour des actions menées dans les pays de l’UE varient de 1 500 à 3 000 dollars, tandis que pour des incendies criminels de grande ampleur, elles peuvent dépasser les 10 000 dollars.
La Lituanie, un « laboratoire opérationnel » et un terrain d’expérimentation pour le GRU
La Lituanie est devenue l’épicentre de ce modèle d’expérimentation. L’analyse de cas précis, publiés par les autorités lituaniennes et les enquêteurs internationaux, révèle le caractère systématique des efforts déployés par la Russie dans ce domaine. Par exemple, un recruteur utilisant le pseudonyme de « Jan Paul » a offert une récompense de 1 500 dollars pour incendier un véhicule militaire de l’OTAN ou filmer des vidéos de prétendus « lancements de drones militaires depuis le territoire lituanien contre la Russie ». Quelques jours après l’exécution de ces ordres, le Service de renseignement extérieur russe (SVR) a annoncé officiellement que l’Ukraine planifiait des attaques de drones depuis les pays baltes. Ceci démontre la coordination directe entre le sabotage étranger et le discours officiel de Moscou.
En mai 2024, Daniil Bardadim, un jeune homme de 17 ans originaire de Kherson, a incendié un magasin IKEA à Vilnius. Selon les enquêteurs, il agissait pour le compte du GRU russe, espérant recevoir 10 000 € et une BMW. Le magasin IKEA a été choisi délibérément car la chaîne de magasins avait quitté la Russie. Bardadim et son complice, également de nationalité ukrainienne, avaient été engagés par les services de renseignement russes pour incendier et faire exploser des centres commerciaux en Lituanie et en Lettonie, dans le but de contraindre les autorités de ces pays et de l’Union européenne à réduire, voire à cesser, leur soutien à l’Ukraine et de déstabiliser les structures étatiques. Bardadim a été arrêté à son retour en Lituanie, où il était venu récupérer des fonds destinés à un autre acte de sabotage en Lettonie. En novembre 2025, il a été condamné par le tribunal de district de Vilnius à trois ans et quatre mois de prison. Son complice a été arrêté et condamné en Pologne. L’affaire Bardadim illustre parfaitement le profil de l’agent jetable : jeune, marginal et facilement remplaçable.
En janvier 2026, les autorités lituaniennes ont accusé le GRU d’avoir orchestré des incendies criminels contre un site fournissant des scanners radio à l’Ukraine. Parmi les personnes arrêtées figuraient des citoyens russes, biélorusses, espagnols, colombiens et cubains.
En avril 2026, un groupe international complotant l’assassinat de militants pro-ukrainiens et de dissidents russes résidant en Lituanie a été démantelé. La police criminelle locale a qualifié ces actes de crimes hybrides.
« La méthode du pic »
La stratégie russe ne se limite pas à un seul pays. Elle s’étend à toute l’Europe centrale et orientale. Ainsi, la « liste de prix » du fameux « Jan Paul » comprenait des incendies criminels visant des locomotives, des tours de télécommunications et des installations liées à l’aide à l’Ukraine en Pologne (avec une rémunération pouvant atteindre 3 000 euros), ainsi que les bureaux de partis politiques lettons et celui de la Confédération des communautés ukrainiennes « Veche ». Les services de renseignement tchèques ont documenté des tentatives de production en masse d’allumeurs électriques en vue d’une série d’attaques de sabotage. Début août 2026, un Ukrainien de 33 ans a été arrêté en Allemagne pour avoir filmé les installations d’une usine d’armement en vue d’une opération de sabotage.
Europol et le MI5, le service de contre-espionnage britannique, qualifient cette activité de « méthode du pic-vert » : une série d’attaques isolées contre des cibles civiles et des infrastructures facilement accessibles. Prises individuellement, ces attaques semblent criminelles, mais ensemble, elles créent une pression constante, épuisant les services de sécurité et engendrant un sentiment d’insécurité au sein de la population.
Escalade hybride en Europe
La situation concernant l’incident de drone à l’aéroport de Leipzig mérite une attention particulière. Cet aéroport est une base du programme SALIS de l’OTAN [4] pour le transport de fret par avions An-124, ainsi que le plus grand hub européen de la société de livraison express internationale DHL et un centre de maintenance pour les avions cargo ukrainiens. Début août 2026, une tentative d’attaque contre un avion cargo ukrainien An-124 a été menée à l’aide d’un drone FPV. Contrairement aux informations précédentes, le drone n’a pas simplement été repéré à proximité : il s’est écrasé contre l’aile de l’appareil. Entre-temps, les explosifs (jusqu’à 800 grammes d’un mélange de PETN et de Semtex [5]) transportés par le drone n’ont pas explosé pour des raisons inconnues. Les démineurs estiment que cette quantité aurait suffi à endommager gravement l’appareil, dont le fuselage est fin. Les ailes d’un avion contenant généralement des réservoirs de carburant, les conséquences d’une explosion auraient pu être importantes. Si l’on en croit certains médias qui rapportent que l’An-124 était chargé de munitions, les conséquences de ce sabotage auraient pu être catastrophiques [6]. Par ailleurs, le Semtex est le même explosif plastique que celui utilisé lors de l’attentat de Lockerbie en 1988 [7].
L’échec du sabotage laisse penser aux experts que l’auteur pourrait être un agent inexpérimenté. Cependant, la présence d’un drone dans une zone aéroportuaire réglementée, à proximité d’avions cargo ukrainiens, constitue un signal fondamentalement nouveau et alarmant, et non un simple incident de renseignement [8]. Le ministre allemand de l’Intérieur, Alexander Dobrindt, a qualifié cet événement de « nouvelle menace » et de « scénario d’attaque terroriste hybride ».
Face à cette situation, le ministre de l’Intérieur a signé un décret portant les effectifs de l’unité anti-drones de 150 à 300 personnes. Le nombre de ses bases de déploiement sera également doublé. L’unité sera équipée de systèmes modernes de guerre électronique et d’interception de drones afin de constituer un « dôme de protection » au-dessus des infrastructures critiques allemandes.
Le 10 août 2026, des explosions se sont produites dans un dépôt de munitions d’EMCO en Bulgarie. Peu de personnes ont cru à la déclaration du ministre bulgare de l’Intérieur, Ivan Demerdzhiev, selon laquelle l’événement n’était pas lié à des facteurs externes. Cette entreprise a commencé à fournir du matériel militaire à l’Ukraine après 2014. Son propriétaire, Emilian Gebrev, a affirmé avoir été empoisonné à deux reprises en 2015 par une substance similaire à l’agent neurotoxique «Novichok» [9]. En juillet 2022 et juin 2023, des munitions ont explosé dans d’autres installations de l’entreprise. Selon l’ancien ministre de la Défense bulgair, Todor Tagaryov, l’Ukraine reçoit plus de la moitié de ses armes de fabrication bulgare, directement ou par l’intermédiaire d’intermédiaires. Les autorités bulgares enquêtaient depuis des années sur l’implication possible des services de renseignement russes dans une série d’explosions survenues dans des dépôts de munitions. En 2021, le parquet a inculpé six citoyens russes.
Profil social et logique du « jetable »
L’expression « agent jetable » illustre parfaitement l’attitude de Moscou envers ses instruments. La Russie cible ses cibles non pas en fonction de leurs convictions, mais de leur vulnérabilité. Le candidat idéal est une personne au mode de vie chaotique, endettée, issue de l’immigration ou en situation de précarité juridique.
Dans ce modèle, l’auteur des faits est à la fois un instrument et une ressource consommable. Le Kremlin se moque de savoir si la personne comprend pour qui elle travaille. Si un « agent jetable » est arrêté, cela devient son problème. Cette approche permet à Moscou de nier officiellement toute implication, en rejetant la faute sur des groupes criminels incontrôlés ou sur de simples actes de hooliganisme.
Défis juridiques : comment le droit fait le jeu de l’agresseur
Le plus grand danger réside dans le fait que la justice européenne n’est pas toujours préparée à de telles menaces hybrides. Il n’existe pas de délit unique et unifié de « sabotage physique » dans la législation des pays de l’Union européenne. Les codes pénaux des États membres de l’UE comportent des définitions et des approches nationales pour la classification des infractions liées au sabotage, au terrorisme ou à d’autres actes portant atteinte à la sûreté de l’État. Les forces de l’ordre sont contraintes d’utiliser les articles relatifs à la destruction de biens, à l’incendie criminel et à la participation à une organisation criminelle.
Étant donné que la Russie utilise des intermédiaires et des applications de messagerie cryptée, il est extrêmement difficile de prouver devant un tribunal ses liens avec des services de renseignement étrangers. Si ce lien n’est pas établi, le terrorisme d’État se réduit, juridiquement parlant, à un simple acte de vandalisme, ce qui constitue l’objectif ultime de la stratégie de « distanciation » du Kremlin.
Conclusions
Le modèle de « l’agent jetable » permet de mener un conflit en deçà du seuil de la guerre ouverte. Telegram est devenu un marché opérationnel où la vie humaine se négocie à quelques milliers de dollars ou d’euros. Pour contrer cette menace, il est nécessaire non seulement de mobiliser les services de renseignement, mais aussi d’adapter la législation pénale : tout incendie criminel ou acte de vandalisme commandité par un agresseur
Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales
Photo : CPI https://www.kyivpost.com/
Notes :
[1] Selon des experts occidentaux et des journalistes d’investigation, entre un tiers et 40 % du personnel des ambassades et consulats russes à travers le monde travaillait généralement sous couverture diplomatique officielle.
[2] L’économie des petits boulots est un marché du travail basé sur le travail temporaire, le travail indépendant et les contrats à court terme. Au lieu d’un emploi permanent et d’un salaire mensuel, les travailleurs effectuent des tâches ponctuelles, généralement trouvées via des applications mobiles ou des sites web.
[3] «Vot Tak» est un média indépendant russophone créé en 2017 au sein de la Télévision publique polonaise (TVP), dont le siège se trouve à Varsovie. Le projet couvre l’actualité en Europe de l’Est, en Russie, en Ukraine et au Bélarus.
[4] Le programme SALIS (Solution intérimaire de transport aérien stratégique de l’OTAN) est un projet multilatéral entre l’Alliance et l’UE visant à fournir des capacités de transport aérien lourd stratégique. La principale caractéristique du programme est l’utilisation d’avions de transport ukrainiens Antonov An-124-100 Ruslan pour répondre aux besoins des pays participants.
[5] Le PETN (pentrite) et le Semtex sont des explosifs puissants. Le PETN est un composé chimique pur (un explosif puissant), tandis que le Semtex est un mélange explosif plastique contenant du PETN et d’autres composants.
[6] Selon les informations officielles du ministère allemand de la Défense, aucune opération de transport militaire de la Bundeswehr n’était en cours à l’aéroport à ce moment-là.
[7] L’attentat terroriste de Lockerbie a eu lieu le 21 décembre 1988. Un Boeing 747 de la Pan Am (vol Londres-New York) a explosé au-dessus de l’Écosse. 270 personnes sont mortes : 259 à bord et 11 habitants au sol, faisant de cette tragédie l’un des attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire britannique. Des agents des services de renseignement libyens ont été accusés d’implication dans l’attaque. En 2001, l’un d’eux a été condamné par un tribunal écossais. La Libye a par la suite officiellement reconnu sa responsabilité dans l’attaque et versé des indemnités aux familles des victimes.
[8] Les drones survolant les aéroports allemands constituent une menace croissante pour le trafic aérien. Au cours du seul premier semestre de cette année, le service allemand de la circulation aérienne a enregistré 145 perturbations du trafic aérien dues à des vols de drones illégaux.
[9] Le «Novichok» est une famille d’agents neurotoxiques organophosphorés extrêmement dangereux (quatrième génération), développés en URSS et en Russie. Parmi les cas d’utilisation connus figurent l’empoisonnement de Sergueï et Ioulia Skripal au Royaume-Uni (2018) et celui du chef de l’opposition russe Alexeï Navalny (2020).