La bataille de Pokrovsk et son importance pour la Russie et l’Ukraine
L’évolution de la situation sur le front ukrainien montre que les combats se concentrent de plus en plus sur la question des positions. Ni la Russie ni l’Ukraine ne parviennent à remporter les succès escomptés ni à inverser le cours des événements. Dans ce contexte, la Russie cherche à tout prix à s’emparer au moins de la ville de Pokrovsk, dans le Donbass. Elle espère ainsi obtenir un certain résultat dans le cadre de la campagne militaire de 2025, pousser les États-Unis à de nouvelles négociations et contraindre l’Ukraine à faire des concessions. Cependant, même si la Russie parvient à occuper Pokrovsk, ses gains seront minimes. Elle sera incapable d’influencer les positions des États-Unis et de l’Ukraine et ne fera que gaspiller du temps et des ressources sans atteindre ses objectifs stratégiques. De leur côté, les États-Unis exploitent cette situation pour affaiblir la Russie en tant qu’adversaire militaire et s’imposer sur le marché mondial de l’énergie. À cette fin, ils instrumentalisent l’Ukraine et font pression sur Moscou pour qu’elle mette fin à la guerre.
La bataille de Pokrovsk est un facteur déterminant dans l’évolution de la situation sur le front ukrainien. Influant directement sur d’autres aspects du conflit, la situation présente un caractère politique particulier.
La situation à Pokrovsk et dans ses environs, ainsi que sur l’ensemble du front, est largement couverte par les médias, même si cette couverture n’est pas toujours exacte. Les événements politiques affectant Pokrovsk, le front et la guerre en général sont également bien connus. Leur analyse permet toutefois de tirer certaines conclusions concernant les enjeux militaro-politiques importants pour l’Ukraine.
Par exemple, bien que les opérations de combat se poursuivent sur le front, elles tendent à se stabiliser. Si la ligne de front n’a pas connu de changements significatifs depuis le début de l’année, hormis quelques zones isolées, cela n’a pas d’incidence majeure sur la situation opérationnelle, et encore moins stratégique.
Les forces armées russes ont remporté des succès tactiques dans certains domaines. Elles ont notamment repris le contrôle de la majeure partie des zones frontalières de la région de Koursk, conquis plusieurs localités dans les régions de Soumy et de Dnipropetrovsk, et progressé dans les régions de Donetsk, de Louhansk et de Kharkiv. En particulier, les troupes russes ont percé les lignes ennemies jusqu’aux abords de Pokrovsk, Myrnohrad et Kupyansk, et y sont même partiellement entrées. Cependant, aucune de ces villes relativement importantes n’a été prise.
Les Forces de défense ukrainiennes tiennent fermement leurs positions et contre-attaquent dès que possible, sans toutefois réaliser d’avancées significatives. Elles parviennent néanmoins à maintenir leur position tactique sur la majeure partie du front et, dans certains cas, à l’améliorer. Plus précisément, l’offensive russe dans l’oblast de Soumy a été stoppée et certaines forces frontalières capturées par la Russie ont été libérées. Les groupes militaires russes qui parviennent à percer les lignes sont neutralisés lors d’opérations de recherche et d’assaut. Le retrait des Forces de défense ukrainiennes de l’oblast de Koursk était planifié, leur mission de détourner les troupes russes des autres secteurs du front étant accomplie, et elles n’étaient pas destinées à occuper le territoire russe.
Tout cela résulte des changements fondamentaux survenus dans la nature des combats depuis le début de la guerre. Le principal changement concerne l’utilisation généralisée de drones par les deux camps, qui sont devenus de véritables armes de destruction massive. Parallèlement, des systèmes sophistiqués de fortifications du génie ont été créés et continuent d’être perfectionnés. Bien qu’ils ne couvrent pas encore l’intégralité du front, ils constituent une base solide pour la défense des unités de défense d’Ukraine (SOU) et des forces armées russes.
De ce fait, les assauts frontaux impliquant un nombre important d’hommes et de véhicules blindés ont perdu de leur efficacité, car ils n’entraînent que des pertes importantes et injustifiées pour l’attaquant. C’est pourquoi les forces armées russes ont largement abandonné ce type d’actions et opté pour la tactique d’infiltration de combattants isolés et de petits groupes de combat à travers les positions des SOU, puis de consolidation de leurs positions à l’arrière. Cela permet aux troupes russes, dans les secteurs les plus critiques du front, de percer progressivement nos défenses, malgré des pertes importantes. Cependant, les SOU ne peuvent empêcher totalement l’ennemi d’utiliser de telles tactiques, car elles manquent d’effectifs pour consolider leurs formations de combat. Néanmoins, les groupes ennemis qui infiltrent nos arrières sont, dans la plupart des cas, détectés et neutralisés, comme c’est le cas à Pokrovsk, Mirnohrad et Kupyansk.
Les percées majeures sur le front, que les forces armées russes parviennent parfois à réaliser grâce aux tactiques susmentionnées, sont bloquées par les forces de second échelon. L’utilisation de drones, tant en mode frappe qu’en mode reconnaissance pour le réglage de l’artillerie, inflige des pertes aux unités ennemies pénétrant dans la zone d’opérations et les empêche de recevoir des renforts en personnel et en matériel. Sans cela, toute progression supplémentaire est impossible. Un exemple en est la destruction d’un obusier automoteur lors d’une percée des forces armées russes au nord de Pokrovsk, en direction de Dobropillia, en septembre et octobre.
Dans ces circonstances, une situation paradoxale s’est installée sur le front. En effet, le plus important contingent des forces armées russes, environ 150 000 hommes, est concentré dans la région de Pokrovsk et Myrnohrad, soit plusieurs fois plus que le nombre d’obusiers automoteurs présents dans la zone. Or, à Pokrovsk même, seuls 300 soldats russes sont stationnés. Ces derniers sont régulièrement détruits et sont relevés par les réserves, mais la Russie est incapable d’augmenter ses effectifs.
Cette situation contraste fortement avec ce qui s’est passé auparavant, notamment à Bakhmut, où un grand nombre de troupes russes ont pu pénétrer. Autrement dit, le recours massif aux drones et le déploiement d’obusiers automoteurs dans des positions fortifiées compensent la supériorité numérique des forces armées russes et contribuent à l’affaiblissement de leurs forces. Dans le même temps, la Russie n’est pas toujours en mesure de reconstituer correctement ses réserves, car le nombre de personnes disposées à servir dans l’armée et à combattre diminue, et l’aggravation des problèmes économiques du pays rend impossible d’assurer un soutien logistique adéquat aux forces armées.
Concrètement, au troisième trimestre de cette année, les forces armées russes ont recruté trois fois moins de soldats contractuels qu’auparavant. Par conséquent, le commandement militaire russe est de fait incapable de constituer des réserves stratégiques et peine à compenser les pertes au front. Depuis septembre, faute de fonds, la Russie a commencé à réduire sa production militaire.
Dans ce contexte, la Russie et l’Ukraine intensifient leurs frappes de missiles et de drones sur les arrières de l’autre camp. Ce faisant, elles tentent d’atteindre leurs objectifs militaires, politiques et économiques respectifs. Ainsi, les forces armées russes ciblent principalement le système énergétique ukrainien, les entreprises industrielles et les installations logistiques, l’infrastructure ferroviaire, les aérodromes, ainsi que les villes et villages civils. De cette manière, Moscou espère affaiblir les défenses et l’économie ukrainiennes, démoraliser la population et contraindre les dirigeants du pays à se plier à ses exigences de cessez-le-feu. Ces exigences sont bien connues et très sérieuses, mais la plus importante à l’heure actuelle est la cession de l’intégralité du territoire de la région de Donetsk à la Russie. Poutine cherche ainsi à démontrer à la société russe les conséquences évidentes de la guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine.
La Russie est parvenue à infliger des dommages considérables à l’Ukraine, affectant principalement notre secteur énergétique. Le nombre de victimes civiles et de bâtiments résidentiels détruits ne cesse d’augmenter. Parallèlement, Moscou ne peut paralyser notre industrie de défense, car une part importante de ses entreprises sont implantées à l’étranger. De plus, nos partenaires continuent de nous fournir des armes. On ne constate par ailleurs aucun signe de démoralisation parmi les Ukrainiens. Certes, la population est lasse de la guerre, mais la majorité s’oppose à toute capitulation face à la Russie. De plus, Moscou perd la capacité non seulement d’accroître l’intensité de ses frappes aériennes contre l’Ukraine, mais aussi de maintenir le niveau de cet été, où elle pouvait lancer 300 drones, voire plus, par jour, avec l’objectif d’augmenter ce nombre à 500. Actuellement, ce niveau n’est atteint que sporadiquement, et le nombre de drones lancés lors d’une seule frappe s’élève en moyenne à 150. Cette situation est très probablement due aux difficultés économiques de la Russie et à son manque de fonds pour l’achat de composants de drones auprès de l’Iran, de la Chine et d’autres pays.
Parallèlement, l’Ukraine intensifie ses frappes de drones contre la Russie et a quasiment atteint la parité. Nos capacités de production de missiles augmentent également, améliorant leur portée et leur précision. Les principales cibles sur le territoire russe sont les raffineries de pétrole, les dépôts pétroliers, les terminaux pétroliers offshore, les installations militaires, les dépôts d’armement et les infrastructures ferroviaires.
Au total, 17 grandes raffineries de pétrole ont été endommagées en Russie, entraînant une perte d’environ 20 % de sa capacité de raffinage. Par conséquent, le pays a connu une pénurie d’essence et Moscou a été contrainte d’interdire ses exportations. Ce facteur s’ajoute à la baisse des recettes d’exportation de pétrole de la Russie, déjà fragilisées par la chute des cours mondiaux et les sanctions occidentales. Les prix ont chuté de 30 % depuis le début de l’année.
Dans ce contexte, la prise de Pokrovsk devient cruciale pour Poutine. La ville a acquis une importance symbolique comparable à celle de Stalingrad en 1942-1943, durant la guerre entre l’URSS et l’Allemagne nazie. Sa conquête permettrait au Kremlin d’afficher un certain succès dans la campagne militaire de 2025. De plus, Pokrovsk constitue le principal obstacle à la progression des forces russes vers Sloviansk et Kramatorsk, dernières grandes villes ukrainiennes du Donbass. Enfin, la prise de Pokrovsk renforcerait la position de Poutine lors des négociations avec Donald Trump, puis avec l’Ukraine. Du moins, c’est ce qu’il espère, tout comme il compte les contraindre à accepter les conditions russes pour la suspension des hostilités. La Russie doit impérativement régler ce problème au plus vite, car ses difficultés économiques sont devenues critiques.
Compte tenu du rôle crucial de Pokrovsk dans la stratégie de Poutine, tout est mis en œuvre pour assurer son occupation rapide, quel qu’en soit le prix. Selon certaines estimations, les pertes sont déjà supérieures à celles de la bataille de Bakhmut qui a déclenché la rébellion de Prigojine en juin 2023. Il en va de même pour Kupyansk, important nœud de transport dans l’est de la région de Kharkiv, que la Russie a perdu lors de sa capture au début du conflit, en février 2022.
Poutine confond soit l’illusion avec la réalité, soit il est complètement déconnecté de la réalité. Ses déclarations concernant l’encerclement des unités des SOU à Pokrovsk et Kupyansk par les forces armées russes en témoignent. De plus, malgré l’absence d’encerclement, reconnu même par certains blogueurs russes, il a pris l’initiative d’y envoyer des journalistes occidentaux, ukrainiens et russes.
Compte tenu d’incidents similaires survenus par le passé, notamment les affirmations de Poutine concernant l’encerclement des troupes ukrainiennes dans la région de Koursk au printemps dernier, on peut supposer que sa compréhension de la situation sur le front est erronée. Sa compréhension de la situation économique du pays l’est tout autant, comme en témoignent ses déclarations publiques à ce sujet.
C’est précisément pourquoi Poutine espère que la Russie remportera des succès tangibles sur le front, ce qui contraindrait l’Ukraine à faire des concessions. Par conséquent, il refuse d’engager de véritables négociations et poursuit la guerre malgré l’effondrement actuel de l’économie russe. Il est probable qu’il n’en ait pas conscience lui-même.
Face à la position de Poutine, le président américain Donald Trump a refusé de négocier avec lui et a entrepris de faire pression sur la Russie pour qu’elle fasse la paix. À cet égard, il bénéficie du soutien des dirigeants européens qui ont enfin pris conscience de la réalité des menaces militaires que Moscou fait peser sur leur sécurité et qui exigent une réponse appropriée. Celle-ci se traduit par l’imposition de sanctions contre la Russie, touchant principalement son secteur énergétique, l’un des plus sensibles. Parallèlement, le renforcement militaire américain et la composante européenne de l’OTAN se poursuivent, de même que le soutien militaro-technique et autre apporté à l’Ukraine. De plus, ces actions ont récemment été considérablement renforcées et intensifiées.
Par ailleurs, la politique de Donald Trump envers la Russie et l’Ukraine est uniquement guidée par ses propres intérêts. À l’heure actuelle, il s’agit d’affaiblir autant que possible la Fédération de Russie, principal adversaire militaire des États-Unis, et de s’emparer de sa place sur le marché mondial de l’énergie. C’est pourquoi Donald Trump instrumentalise l’Ukraine pour mettre en œuvre ses plans. Ainsi, sous prétexte d’aider l’Ukraine à mettre fin à la guerre, il a imposé des sanctions à la Russie, complétant ainsi ses mesures précédentes visant à faire baisser les prix mondiaux de l’énergie. De plus, contrairement à l’administration américaine précédente, Donald Trump ne s’oppose pas aux attaques ukrainiennes contre les infrastructures pétrolières russes qui fragilisent la position de la Russie sur le marché mondial de l’énergie.
L’Europe a également des intérêts en Ukraine qu’elle considère comme un acteur clé pour contenir l’expansion militaire russe. C’est pourquoi l’Ukraine occupe une place centrale dans le système de sécurité européen et euro-atlantique.
Par conséquent, une éventuelle prise de contrôle de Pokrovsk, ou de toute autre ville ou territoire ukrainien par la Russie, ne modifiera en rien la position des États-Unis et de l’Europe à l’égard de l’Ukraine. De plus, Donald Trump ne reprendra pas les négociations avec Moscou sans son accord préalable pour un cessez-le-feu sur le front.
Ainsi, la ville de Pokrovsk, symbolique pour les deux camps, est actuellement au cœur du conflit russo-ukrainien. Cependant, sa capture potentielle par la Russie n’offre pratiquement aucun avantage concret. En outre, pendant que Moscou gaspille du temps et des ressources à occuper Pokrovsk, les États-Unis et l’Union européenne, avec l’aide de l’Ukraine, fragilisent son industrie pétrolière et gazière, considérée comme le pilier de l’économie russe. Ceci crée les conditions préalables à un affaiblissement significatif de la Russie et la contraint à mettre fin à la guerre.
Ainsi, la défense de Pokrovsk par l’Ukraine est justifiée et joue un rôle essentiel dans la préservation de ses intérêts nationaux. Il en va de même pour la défense de Kupyansk et la dissuasion des offensives russes sur d’autres secteurs du front.
Yuriy Mikhailenko,
Institut de Politique Globale
(Image est générée par un réseau neuronal)