Le « Deuxième Front » russe : Guerre hybride contre l’Europe

Le « Deuxième Front » russe : Guerre hybride contre l’Europe

Depuis son invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie mène une vaste campagne de subversion et d’activités hybrides contre l’Europe. Ses principaux objectifs sont de déstabiliser les États membres de l’Union européenne, de saper la confiance dans l’OTAN et d’affaiblir le soutien de l’opinion publique à l’Ukraine.

Selon un rapport d’août 2025 de l’Institut international d’études stratégiques (IISS [1]), ces activités comprennent des cyberattaques, des incendies criminels et la destruction d’infrastructures, ainsi que des opérations psychologiques visant à créer un sentiment de chaos et d’incertitude dans les sociétés occidentales.

Selon The Economist et le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS [2]), le nombre d’actes de subversion russes en Europe a presque quadruplé en 2023-2024. L’ampleur de ces activités est directement liée aux décisions de l’Occident de fournir à l’Ukraine des armes de plus en plus sophistiquées : plus Kiev reçoit de soutien militaire, plus ses tentatives de déstabilisation de son arrière-cour européenne s’intensifient.

Drone à Osiny : le chaos informationnel comme outil

Un exemple frappant de la guerre hybride russe est l’incident survenu dans la nuit du 20 août 2025, lorsqu’un drone a explosé près du village d’Osiny, dans la voïvodie de Lublin, en Pologne. L’explosion a incendié un champ de maïs et endommagé les fenêtres de plusieurs maisons, sans faire de victimes.

Selon les premières informations contradictoires, il pourrait s’agir d’un fragment de moteur d’avion, et le Parquet a fait état d’un drone équipé d’un engin explosif. Le commandement de la défense aérienne a quant à lui déclaré qu’aucune violation de l’espace aérien n’avait été enregistrée. Les experts ont noté que le drone aurait pu voler trop bas pour être détecté par les systèmes radar concernés.

Le ministre de la Défense nationale, Władysław Kosiniak-Kamysz, a présenté trois versions possibles : un drone russe ayant dévié de sa trajectoire ; un drone destiné à la contrebande ; un acte de sabotage. Des informations ont également fait état d’un drone leurre, destiné à tester les systèmes de défense aérienne. Plus tard, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a confirmé qu’il s’agissait bien d’un «chahed» russe.

Cependant, le débat autour de l’incident a été dominé par des discours politiques. Avant même la fin de l’enquête, le chef du département de la Défense a qualifié l’incident de provocation russe. Le différend sur l’interprétation de l’événement, alimenté par une forte polarisation politique, a montré que la politique a dominé le débat, au détriment d’une analyse sereine des menaces.

L’absence de messages cohérents et l’interprétation politique rapide pourraient, dans la pratique, jouer en faveur du Kremlin, pour qui le chaos et les troubles sociaux sont les principaux outils de guerre psychologique.

Infrastructures critiques sous le feu des critiques

Selon un rapport du Conseil consultatif pour les affaires étrangères [3], les systèmes énergétiques et hydriques européens dépendent encore de technologies obsolètes, ce qui les rend vulnérables aux cyberattaques et au sabotage. Breakthrough Energy [4] note que l’âge moyen des infrastructures électriques dans l’UE est d’environ 40 ans. De plus, jusqu’à 90 % de la logistique militaire de l’OTAN repose sur des ressources civiles, ce qui accroît considérablement la vulnérabilité de l’ensemble du système. Les câbles sous-marins, qui transportent environ 95 % des données et des transactions financières mondiales, sont particulièrement vulnérables. Même un incident apparemment mineur, comme une ancre qui traîne au fond de la mer, peut causer des milliards d’euros de dégâts.

Un nouveau modèle de sabotage : les proxies et l’« économie des petits boulots » [5].

Suite aux expulsions massives d’agents de renseignement russes en 2022, la Russie a changé de tactique. Au lieu d’opérer par l’intermédiaire des structures de renseignement traditionnelles, le Kremlin a commencé à externaliser et à recruter des étrangers, des migrants et des groupes criminels via des plateformes de messagerie comme Telegram.

Selon Europol, la Russie utilise des réseaux criminels existants en Europe qui effectuent des tâches telles que la surveillance des expéditions militaires, le sabotage et le vandalisme. Ce modèle « dispersé » rend difficile l’identification des auteurs et réduit les coûts opérationnels du Kremlin. Il est important de noter que les sous-traitants ont rarement des liens directs avec les structures étatiques russes, ce qui complique l’établissement de leur implication.

Exemples d’opérations russes dans l’UE

La liste des incidents est longue. En 2024, des colis contenant des substances inflammables ont explosé dans des centres logistiques DHL en Allemagne et au Royaume-Uni. Un centre commercial situé au 44 rue Marywilska à Varsovie a été incendié, les services de renseignement russes étant impliqués. En Allemagne, l’eau des bases de l’OTAN a été contaminée et, en Norvège, des pirates informatiques prorusses ont piraté le système de contrôle du barrage de Bremanger, semant le chaos. En Pologne, les services de renseignement ont repoussé avec succès une cyberattaque contre le réseau d’approvisionnement en eau d’une grande ville. Si les conséquences physiques de ces incidents sont limitées, leur impact psychologique est considérable.

La peur comme arme

Comme le soulignent les experts de l’IISS, le sabotage n’a pas seulement pour objectif la destruction physique, mais aussi l’éveil de la peur. Un seul incident peut déclencher une avalanche de peur et de méfiance. La Russie amplifie délibérément ces événements par le biais de réseaux de trolls et de médias pro-russes, créant un discours : « L’Europe est fragile, l’OTAN ne vous protégera pas, vos gouvernements sont impuissants.»

En conséquence, la confiance dans les institutions s’affaiblit et les sentiments populistes se développent. De telles actions affectent directement la stabilité de la démocratie.

L’exemple du TGV français dont les rails ont été endommagés juste avant les Jeux olympiques de 2024, illustre également l’impact du sabotage sur les processus politiques. Il en résulte non seulement le chaos, mais aussi une violente polarisation sociale.

Selon le CSIS, la Russie espère que l’approfondissement des divisions sociales entraînera un soutien accru aux groupes radicaux. Comme le montre l’étude citée par l’IISS, l’incapacité de l’État à prévenir de nouveaux incidents conduit au phénomène de « panique de la méfiance ».

La doctrine Bartosz — la théorie du chaos en pratique

Les actions décrites sont cohérentes avec le modèle de guerre hybride présenté dans la monographie d’Alexander Bartosz, expert du Centre d’analyse militaro-diplomatique et colonel retraité du GRU. Il a souligné que la clé de l’efficacité des opérations réside dans une influence globale sur toutes les sphères de la vie de l’ennemi, du cyberespace à la conscience sociale [6].

La stratégie russe repose sur l’identification des faiblesses, la manipulation des émotions, une gestion flexible et une surveillance continue de la situation afin de clarifier les actions ultérieures. Il ne s’agit pas d’improvisation, mais d’une doctrine à long terme.

La réaction de l’OTAN et de l’UE : des pas dans la bonne direction, mais trop lents

En réponse aux actions de la Russie, l’OTAN et l’UE prennent des mesures : en 2023, une unité de protection des infrastructures sous-marines a été créée, en 2025, l’opération Baltic Guardian a été lancée et six pays nordiques ont créé la plateforme NorthSeal [7]. La Commission européenne a mis en œuvre les directives NIS2 et CER, qui renforcent les normes de sécurité. Le Royaume-Uni a adopté la loi sur la sécurité nationale de 2023, la Pologne a fermé les consulats généraux russes à Poznan et Cracovie en 2024-25, et la France a accusé la Russie d’actes de sabotage spécifiques.

Le problème de l’attribution [8] et le besoin de dissuasion

Le plus grand défi pour l’Occident reste l’attribution. Les États hésitent à accuser la Russie sans preuves convaincantes, ce qui permet au Kremlin d’agir en toute impunité. Les opérations hybrides sont menées dans ce qu’on appelle la zone grise, en deçà du seuil de la guerre ouverte.

Les experts du SCRS soulignent que l’Europe doit passer d’une stratégie de résilience à une stratégie de dissuasion. Sans coûts réels importants, la Russie continuera de percevoir les opérations hybrides comme une arme sûre et efficace.

Il convient de rappeler que la guerre hybride russe ne vise pas à détruire physiquement les infrastructures ; son objectif est de semer le chaos, la peur et la destruction de la confiance. Si l’Europe ne tire pas les leçons de cette situation et ne combine pas résilience et dissuasion efficace, de nouveaux actes de sabotage constitueront non seulement une menace pour la sécurité, mais deviendront également une arme efficace dans la guerre de seuil menée par le Kremlin.

Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales

Notes :

[1] Acronyme de l’Institut international d’études stratégiques, un groupe de réflexion sur les conflits militaires et politiques basé à Londres.

[2] Acronyme du Centre d’études stratégiques et internationales, un groupe de réflexion américain basé à Washington, DC.

[3] Organisme indépendant qui conseille le gouvernement et le parlement néerlandais en matière de politique étrangère.

[4] Breakthrough Energy est le nom générique de plusieurs organisations fondées par Bill Gates en 2015 qui visent à accélérer l’innovation dans les énergies durables et autres technologies afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. [5] Marché du travail temporaire, à court terme ou en freelance où les personnes sont des travailleurs indépendants et rémunérées pour des projets spécifiques ou des « contrats » plutôt que pour un salaire régulier.

[6] Bartosh A.A. Enjeux de la théorie de la guerre hybride // https://readli.net/voprosyi-teorii-gibridnoy-voynyi

[7] Plateforme de sécurité créée conformément à la « Déclaration commune de coopération pour la protection des infrastructures en mer du Nord ». NorthSeal a pour objectif de surveiller les activités maritimes suspectes, d’assurer un échange rapide d’informations et de coordonner les actions conjointes entre les six pays riverains de la mer du Nord : la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Norvège, le Royaume-Uni et le Danemark.

[8] En cybersécurité, processus d’identification des responsables d’une cyberattaque.

(Images sont générées par un réseau neuronal)

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