Prêts à la guerre, ou la défense globale de la Suède

Prêts à la guerre, ou la défense globale de la Suède

La Suède a profondément transformé sa perception de son système de défense nationale. Pendant longtemps, le pays a officiellement adhéré au principe de neutralité en temps de guerre et de non-alignement en temps de paix. Après une brève guerre avec la Norvège en 1814, la Suède ne participa plus directement à aucun conflit militaire. Depuis le début du XXe siècle, le principe de neutralité, associé à la garantie de sa propre sécurité grâce à un système de défense nationale solide, est devenu le principe fondateur officiel de la politique étrangère suédoise.

Cependant, le tournant fut la politique de plus en plus agressive du Kremlin. Même sans frontière terrestre avec la Russie, Stockholm a initié des changements importants dans sa doctrine de défense globale [1], fondée sur deux piliers : militaire et civil. Aujourd’hui, la Suède est un exemple majeur pour les pays d’Europe centrale et orientale en matière de développement cohérent de la défense civile.

La Suède, qui, il y a seulement dix ans, disposait de capacités militaires limitées et avait pratiquement abandonné la conscription, prévoit aujourd’hui de porter ses forces armées à plus de 130 000 hommes d’ici 2035 et de maintenir un réseau d’environ 65 000 abris. Parallèlement, l’obligation pour les citoyens d’être prêts à survivre de manière autonome pendant une semaine a été introduite, démontrant clairement qu’une défense globale n’est pas l’apanage exclusif de l’armée, mais repose sur les efforts conjoints de l’ensemble de la société. D’un point de vue régional, cela implique de combiner la modernisation militaire avec le renforcement constant de la protection civile.

Les Suédois parlent aujourd’hui non pas de « calme dans la Baltique », mais de préparation systémique. Leur réponse est à plusieurs niveaux : rétablissement rapide des capacités militaires ; survie des citoyens pendant une semaine, en s’appuyant sur leurs propres forces et ressources ; et maintien de la population dans des abris pendant au moins 48 heures. Il s’agit d’une doctrine « État-société » dans laquelle les responsabilités de l’individu, des autorités locales et de l’État sont définies d’en haut. L’État perçoit une menace et il réagit.

L’évolution du système de sécurité suédois

La Suède est depuis longtemps associée au concept de neutralité, fondé sur un engagement unilatéral de ne pas participer aux guerres et conflits internationaux, comme en témoigne la position officielle de Stockholm pendant les deux guerres mondiales [2].

Le pays a poursuivi cette politique pendant la Guerre froide, malgré les difficultés liées au rôle géostratégique de la Suède dans les deux blocs. Cette doctrine de politique de sécurité est restée en vigueur jusqu’aux années 1990. À cette époque, l’effondrement de l’URSS et le système bipolaire ont nécessité une remise en question des politiques antérieures. La Suède s’est donc concentrée sur l’intégration à l’Union européenne, mais sans adhérer à l’OTAN. Une période de détente géopolitique a conduit à l’abandon du service militaire universel et à la réorientation des ressources vers les efforts internationaux de maintien de la paix [3].

Un diagnostic lucide a été posé en 2014, suite à l’occupation de la Crimée par la Russie. Cela a conduit à l’élaboration de plusieurs plans, bien que leur mise en œuvre n’ait eu lieu qu’après l’agression russe à grande échelle contre l’Ukraine en 2022. La décision d’adhérer à l’OTAN a été finalisée en mars 2024, et la Suède est devenue le 32e membre de l’Alliance atlantique. Il s’agissait d’une étape importante : le pays a surmonté les réticences publiques et les réserves politiques de longue date à participer à des blocs militaires.

Doctrine de défense globale

Malgré une politique de neutralité menée par la Suède pendant de nombreuses années, elle a développé un cadre de défense global fondé sur quatre piliers : militaire, civil, psychologique et économique. Ce cadre constitue désormais le fondement du système de sécurité nationale qui repose sur des composantes militaires et civiles. La première comprend une armée de métier, des réservistes et des conscrits équipés de systèmes d’armes modernes. Le second englobe les agences gouvernementales, les collectivités locales, les organisations, les entreprises et les citoyens ordinaires, qui doivent être prêts à fonctionner en temps de guerre. Cette doctrine vise à assurer la défense du territoire contre toute agression armée, la souveraineté nationale, la protection de la population et la pérennité des fonctions essentielles de l’État en cas d’agression ou de guerre.

Concrètement, cela signifie qu’en cas d’agression contre la Suède, chaque citoyen est tenu de défendre sa patrie. Selon la loi sur l’obligation de défense globale, adoptée en 1994, cette obligation s’applique à tous les citoyens âgés de 16 à 70 ans. Le service militaire obligatoire par conscription s’applique aux citoyens âgés de 19 à 47 ans.

Cela ne s’applique pas seulement en temps de guerre : l’un des principes clés de la stratégie de défense suédoise est la préparation au retour, c’est-à-dire la capacité à survivre sans aide gouvernementale pendant au moins une semaine (auparavant, cette période était de 72 heures). Des listes d’articles essentiels et la carte officielle des abris sont disponibles sur les sites web de l’Agence suédoise de contingence (MSB [4]) et sur le portail gouvernemental Krisinformation.

Développer la résilience en impliquant tous les organismes gouvernementaux et la société s’est également avéré essentiel pour les Suédois. Cela a été rendu possible par le modèle d’État-providence, une caractéristique distinctive des pays scandinaves. Offrir un niveau élevé d’éducation, de soins de santé et de services sociaux favorise un sentiment de responsabilité partagée et le souci du bien commun.

Capacité militaire de la Suède

En 2017, la doctrine a été renforcée par le rétablissement du service militaire obligatoire, applicable aux hommes comme aux femmes. Environ 7 000 conscrits seront formés d’ici 2024 ; Le plan prévoit la formation d’au moins 10 000 militaires par an jusqu’en 2030 et d’environ 12 000 par an entre 2032 et 2035. Le potentiel des forces armées en temps de guerre s’élève actuellement à environ 88 000 militaires (militaires et civils). D’ici 2030, ce nombre devrait atteindre environ 115 000, et d’ici 2035, environ 130 000.

La capacité de défense de la Suède comprend également une infrastructure militaire bien développée qui s’est développée malgré des décennies de neutralité. Cela a permis la création d’un système complet et hautement décentralisé de garnisons, d’aérodromes, de dépôts de vivres et de munitions, garantissant une mobilisation rapide, sûre et efficace des forces sur l’ensemble du territoire. De ce fait, la Suède renforce sa position de pays pivot, jouant un rôle clé de base logistique pour l’Alliance de l’Atlantique Nord. Le 21 août 2025, le gouvernement a annoncé la création du quartier général du Groupe de soutien logistique interarmées de l’OTAN à Enköping, qui sera pleinement opérationnel d’ici fin 2027. Il coordonnera le transport, le carburant, les munitions et les pièces détachées en temps de paix comme en temps de guerre.

Les efforts visant à renforcer le potentiel militaire de la Suède se reflètent dans la nouvelle Stratégie de défense 2025-2030 adoptée en décembre 2024. Les priorités de Stockholm comprennent l’accélération de la formation des unités militaires, la poursuite de la modernisation de l’armée, le développement de nouvelles technologies et le renforcement des capacités de défense contre les menaces potentielles de la Russie.

Cela s’accompagnera sans aucun doute d’une augmentation des dépenses militaires. Il convient de noter qu’en 2024, l’État a consacré 2,14 % du PIB aux dépenses militaires, et le gouvernement prévoit une nouvelle augmentation pour atteindre 2,6 % du PIB en 2028. Par ailleurs, un engagement a été pris pour atteindre le nouvel objectif de l’OTAN fixé lors du sommet de La Haye en juin 2025. Cet objectif fixe un seuil général d’investissement à 5 % du PIB : au moins 3,5 % pour les dépenses de défense et environ 1,5 % pour les investissements liés à la sécurité.

La protection civile, fondement d’une doctrine de défense globale

Selon l’approche dominante en Suède, la protection civile repose sur l’attitude et la préparation individuelles des citoyens. L’État reconnaît officiellement 18 organisations de défense bénévoles, comptant entre 350 000 et 380 000 membres. Elles assurent les communications, la logistique, la médecine et d’autres tâches spécialisées dans le cadre général de la défense globale. Ces organisations opèrent au niveau local et démontrent l’importance des efforts locaux pour la défense globale du pays.

Un autre élément est un programme de formation qui va au-delà des sujets militaires. Des exercices sectoriels sont organisés pour les secteurs de l’énergie, des transports, des télécommunications et de la médecine. Leur objectif est de préparer les travailleurs des industries critiques à travailler dans des conditions d’attaque aérienne. Comme en Finlande, les jeunes peuvent également participer à ces formations. Le programme Hemvärnets ungdomsverksamhet, par exemple, est conçu pour les jeunes de 15 à 20 ans, qui reçoivent une formation à la survie, à l’orientation, aux premiers secours et aux compétences militaires de base. Ce programme est un élément important pour sensibiliser les jeunes aux enjeux de défense et les préparer à leur futur service au sein des structures de défense territoriale. En 2024, un exercice interinstitutions national de coordination du transport et du traitement des blessés a été organisé, parallèlement à l’exercice « Opérations médicales civiles », adapté aux exigences de l’OTAN.

Infrastructures critiques et partenariats public-privé

La Suède dispose d’un système d’hébergement civil composé d’environ 65 000 installations, d’une capacité totale d’environ 7 millions de personnes. Ce système assure la protection d’environ 70 % de la population. Ce réseau n’est pas conçu pour couvrir tous les citoyens ; la priorité est donnée aux zones difficiles à évacuer, telles que les grandes villes et les zones métropolitaines, ainsi qu’aux régions considérées comme stratégiques. En temps de paix, les abris peuvent remplir d’autres fonctions, mais en cas de guerre ou d’alerte renforcée, ils doivent être prêts à être utilisés dans les 48 heures.

Il convient de noter que la Suède est un pays où les infrastructures critiques, y compris le système d’hébergement, sont généralement privées. Par conséquent, la coopération public-privé est essentielle pour renforcer la résilience. L’exemple de Stockholm illustre la nécessité de sensibiliser le public aux moyens de renforcer sa propre sécurité. Le principe de réciprocité est ici fondamental : si l’État tient ses promesses en fournissant un niveau adéquat de services publics, les citoyens se sentiront responsables de ce qui compte le plus pour eux. Le propriétaire de l’installation (généralement un particulier ou une municipalité) est responsable de la maintenance et de la disponibilité opérationnelle 48 heures sur 24, ce qui est clairement décrit dans le manuel du propriétaire.

Renforcement de la résilience sociale – soutien institutionnel

Face aux attaques hybrides, la Suède s’efforce de développer un système de préparation aux crises. Cela nécessite un soutien institutionnel solide, qui s’appuie sur des agences spécialisées telles que le Centre de renseignement des transmissions de la défense (FRA [5]), le Service de sécurité suédois (SÄPO [6]) et le MSB.

L’Agence suédoise de défense psychologique, créée en 2022, mérite une attention particulière. Unique organisation de ce type dans les pays nordiques, elle coordonne les activités de diverses entités dans le domaine de la résilience psychologique. Sa mission principale est d’identifier, d’analyser et de soutenir la population dans la lutte contre la désinformation en temps de paix et en temps de guerre. Le FRA est responsable du renseignement des transmissions et de la sécurité des communications, le SÄPO de la sécurité intérieure et du contre-espionnage, et le MSB joue un rôle clé dans la planification et la préparation de la défense civile en temps de paix et en période d’alerte renforcée.

La Suède, un modèle

Le système de sécurité nationale suédois représente une combinaison unique de préparation civile complète, de forces armées en plein développement, d’infrastructures de protection étendues, de programmes de formation complets et d’activités d’organisations de défense, le tout soutenu par un cadre institutionnel solide. Pour les Suédois, ce système repose sur la doctrine de défense globale, qui implique le développement à la fois de la composante militaire (rétablissement de la conscription obligatoire, modernisation et acquisition d’équipements militaires) et de la composante civile, ce qui se traduit par l’intensification des efforts de protection civile. Cette doctrine repose sur une forte sensibilisation du public, permettant la mise en œuvre de la plupart des initiatives au niveau local, avec le soutien et la garantie de l’État.

La doctrine suédoise de défense globale confirme que la sécurité nationale exige une approche à plusieurs niveaux. La combinaison d’une armée moderne, d’infrastructures de protection étendues et d’une société informée crée un système difficile à affaiblir, même face à une menace russe. Ce n’est qu’à cette condition qu’il sera possible de garantir une véritable capacité de réponse aux crises et d’exploiter pleinement le potentiel allié de l’OTAN. Comme le disent les Suédois : « Quand une menace survient, chacun doit être prêt.»

Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales

(Image est générée par un réseau neuronal)

Notes :

[1] La défense globale (totale) est une doctrine de sécurité qui considère la défense du pays non seulement comme une mission militaire, mais comme un processus global englobant la défense à tous les niveaux : militaire, économique, informationnel, cyberespace et résilience psychologique de la société. Le 25 mars 2021, le décret du Président de l’Ukraine a approuvé la Stratégie de sécurité militaire de l’Ukraine, intitulée « Sécurité militaire – Défense globale », qui met toujours l’accent sur la composante militaire. Cependant, dans la pratique, ce système a déjà commencé à fonctionner, notamment après l’invasion russe de grande envergure en 2022, grâce à un mouvement de volontaires actif et à l’implication volontaire de toutes les sphères de la société dans la défense. Il convient de noter que les auteurs de la Stratégie ont utilisé le terme « globale », bien que l’utilisation des participes actifs avec -uch-, -yuch- ne soit pas recommandée par les normes linguistiques ukrainiennes modernes.
[2] Bien avant la Première Guerre mondiale, la Suède a subi une forte influence allemande. Le pays pencha pour une alliance avec l’Allemagne et intensifia ses préparatifs militaires, justifiant ces derniers par la menace que représentait l’Empire russe et sa politique en Finlande. Au début de la Première Guerre mondiale, la Suède, comme d’autres pays scandinaves, déclara sa neutralité. Cependant, cette neutralité penchait toujours en faveur de l’Allemagne. Au début de la Seconde Guerre mondiale, la Suède fut officiellement déclarée neutre. Cependant, le pays soutint la Finlande pendant sa guerre contre l’URSS. Au début de la guerre, l’Allemagne nazie préférait la Suède comme État neutre. Le projet de s’en emparer (« Renard arctique ») apparut plus tard. Malgré sa neutralité formelle, la Suède accorda à l’Allemagne toutes sortes de privilèges et fit des concessions à la partie allemande. Des armes transitaient par son territoire pour les troupes allemandes. La Suède accorda des prêts à l’Allemagne, lui fournit des armes et fut le principal fournisseur de minerai de fer pour l’industrie militaire du Troisième Reich. Aujourd’hui encore, la Suède enquête sur les liens entre les entreprises suédoises, la famille royale (en particulier le roi Gustave V) et les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
[3] Des contingents militaires suédois ont participé à des opérations de maintien de la paix en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie de l’Est, menées sous les auspices de l’ONU.
[4] L’acronyme du nom suédois est Myndigheten för samhällsskydd och beredskap.
[5] L’acronyme du nom suédois est Försvarets radioanstalt.
[6] L’acronyme du nom suédois est Säkerhetspolisen.

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