La Russie tente de créer une nouvelle « Triple Entente » [1] contre l’Occident.
Depuis sa création en 2001, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a rarement suscité autant d’attention que lors de son sommet de 2025 à Tianjin [2]. Cet événement a notamment été marqué par la première rencontre de haut niveau en sept ans entre le Premier ministre indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping. Ils se sont également entretenus avec le président russe Vladimir Poutine.
Le chaos géopolitique et géoéconomique engendré par la présidence américaine, marquée par un certain isolationnisme et une instabilité, a offert à la Chine et à la Russie l’opportunité de nouer des liens avec des États dont l’influence politique, économique et militaire sur la scène internationale s’accroît rapidement, en particulier l’Inde. C’est pourquoi la réinitialisation des relations indo-chinoises et la relance des relations dans le cadre d’un dialogue trilatéral Russie-Inde-Chine figurent désormais parmi les priorités. L’avenir de cette « Triple Entente » dépendra de la manière dont le président Donald Trump gérera le partenariat américano-indien, de la façon dont la Chine abordera les différends de longue date et de la façon dont Moscou adaptera son agenda.
Relations Inde-Chine
Cinq ans après leur dernier affrontement frontalier majeur [3], les relations entre la Chine et l’Inde se sont nettement améliorées. Depuis le début du second mandat de Donald Trump, la Chine a cultivé l’image d’une puissance mondiale bienveillante, séduisant ainsi tous les pays confrontés aux pressions commerciales américaines. C’est notamment le cas de l’Inde, alliée des États-Unis et acteur clé de la stratégie indo-pacifique [4] et du Dialogue de sécurité du Quad, mené par les États-Unis, aux côtés de l’Australie et du Japon [5].
Les relations entre les deux pays les plus peuplés du monde, également puissances nucléaires [6], ont toujours été complexes. La Chine compte parmi les principaux partenaires commerciaux de l’Inde et participe fréquemment à ses côtés dans les instances multilatérales, mais demeure son principal rival stratégique. Cette dynamique remonte aux années 1950.
Les deux pays partagent une frontière de 3 488 kilomètres, la plus longue frontière contestée entre eux. Pékin a longtemps mal pris la décision de l’Inde d’accorder l’asile au dalaï-lama et à des milliers de réfugiés tibétains. New Delhi demeure profondément préoccupée par la politique chinoise d’influence croissante sur les voisins de l’Inde.
Si la Chine a réglé des différends frontaliers avec plusieurs pays voisins, elle s’est montrée réticente à en faire autant avec l’Inde. Les deux pays se sont affrontés lors d’une guerre en 1962, qui s’est soldée par la défaite de l’Inde. Trente ans plus tard, ils ont signé un accord frontalier. Mais à mesure que l’écart entre leurs puissances économiques et militaires s’est creusé, la Chine a cherché à affirmer de plus en plus son influence.
Depuis 2012, la Chine s’est emparée à plusieurs reprises de petites portions de territoire le long de la frontière himalayenne, largement non délimitée. Pékin revendique désormais une part importante du territoire indien, notamment le Ladakh, au nord-ouest de l’Inde, et l’intégralité de l’État d’Arunachal Pradesh, au nord-est.
Suite aux affrontements survenus dans la vallée de Galwan, dans l’Himalaya, en 2020, les relations entre les deux pays se sont détériorées. Le Premier ministre Narendra Modi et le président Xi Jinping ont évité de se rencontrer dans les instances multilatérales. Lorsque l’Inde a accueilli le sommet du G20 en 2023, le dirigeant chinois n’y a pas participé. La situation a changé lors du sommet de Tianjin, où les deux dirigeants se sont rencontrés, se qualifiant de « partenaires de développement et non de rivaux » et soulignant la nécessité d’un « respect mutuel, d’intérêts communs et d’une sensibilité réciproque ».
Des progrès ont également été constatés sur la question frontalière. En octobre 2024, quatre ans et demi après plusieurs cycles de négociations, les deux pays ont signé un accord de désescalade des hostilités le long de la Ligne de contrôle. Il était clair que les deux parties souhaitaient apaiser les tensions avant l’élection présidentielle américaine.
Plusieurs réunions sino-indiennes de haut niveau ont eu lieu depuis le début de l’année. Fin août 2025, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, s’est rendu en Inde et a déclaré que Pékin étudiait la « possibilité de faire progresser les pourparlers sur la démarcation de la frontière ». La partie indienne a décrit ces discussions comme portant sur la « désescalade, la délimitation et les questions frontalières ».
Après une interruption de cinq ans, le trafic aérien entre les deux pays a repris. La délivrance de visas a également repris et la Chine a de nouveau autorisé les pèlerins indiens à se rendre au lac Manasarovar, lieu sacré de l’hindouisme, du bouddhisme et de la religion tibétaine Bön.
Sur le plan économique, certains signes indiquent une possible coopération entre les deux pays, quoique prudente. La Chine est l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Inde, mais la balance commerciale reste fortement déséquilibrée en défaveur de New Delhi [7]. Alors que l’Inde cherche à développer son tissu industriel, elle dépend également de la « fabrique du monde » pour s’approvisionner en pièces détachées et en équipements industriels.
Suite aux affrontements de 2020, l’Inde a insisté sur la nécessité de rétablir la confiance à la frontière avant toute normalisation des relations diplomatiques et économiques. Le gouvernement indien a renforcé son contrôle sur les investissements chinois, interdisant TikTok et d’autres applications chinoises. Pékin a rappelé les ingénieurs chinois travaillant dans les usines Apple en Inde et a suspendu les exportations d’équipements industriels et de biens connexes.
En juillet 2025, après cinq années de restrictions sur les exportations d’équipements essentiels à l’industrie manufacturière indienne, la Chine a accepté d’exporter des engrais, des terres rares et des tunneliers. New Delhi a déclaré être ouverte à des investissements chinois accrus, mais dans un nombre limité de secteurs. Si les deux pays tireraient profit de liens économiques renforcés, de profondes divergences politiques font obstacle à leur développement.
La possibilité d’établir une relation pragmatique, même à court terme, dépendra de la volonté des dirigeants chinois de résoudre le différend frontalier et d’apaiser les inquiétudes de l’Inde quant à la politique chinoise envers ses voisins.
Relations Inde-Russie
Les relations entre l’Inde et la Russie, que le Kremlin qualifie de « partenariat stratégique privilégié » [8], irritent Washington depuis longtemps, mais commencent désormais à fragiliser les fondements du partenariat indo-américain. Aux yeux de l’administration Trump, la Russie est une « économie moribonde », et les achats de pétrole et d’équipements de défense par l’Inde permettent à la Russie de mener une guerre contre l’Ukraine. Pour New Delhi, Moscou demeure une grande puissance, dotée du plus grand arsenal nucléaire au monde, d’un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, d’une armée imposante et d’un puissant complexe militaro-industriel.
La Russie est l’un des principaux fournisseurs d’armement de l’Inde, et la France, l’Israël et les États-Unis se disputent les prochains contrats. Depuis 2000, l’Inde a acheté pour près de 40 milliards de dollars d’armements russes. Du point de vue de New Delhi, ces achats auprès de la Russie constituent un levier stratégique. Le coût inférieur de ces équipements représente un avantage supplémentaire.
De même, le pétrole et le gaz naturel russes, vendus à des prix avantageux grâce à un plafonnement des prix, constituent une source d’énergie bienvenue pour l’Inde qui dépend de sources extérieures pour 80 % de ses besoins énergétiques.
Depuis la rupture entre la Chine et l’URSS en 1966, les stratèges indiens considèrent Moscou comme un contrepoids à la Chine sur le continent asiatique. L’Inde perçoit la Chine comme une menace terrestre et maritime, mais estime sa position dans l’océan Indien plus avantageuse du fait de la présence de forces navales alliées. Sur le front continental, l’Inde pense devoir mener une guerre sur un front (contre la Chine) ou sur deux (contre la Chine et le Pakistan).
Pour l’Inde, le pire scénario serait le retour des relations sino-russes étroites qui existaient avant la rupture de 1966. La seule défaite militaire de l’Inde moderne remonte à 1962, lorsque l’Union soviétique s’est rangée du côté de Pékin contre New Delhi. L’Inde souhaite éviter qu’une telle situation ne se reproduise. Pour que la Russie puisse jouer le rôle de contrepoids continental envisagé par l’Inde, elle ne doit pas devenir une puissance régionale dépendante de la Chine et incapable d’exercer une influence conforme aux intérêts indiens.
Cependant, le partenariat stratégique « sans entraves » entre la Chine et la Russie complique la tâche de l’Inde qui souhaite éloigner Moscou de l’orbite de Pékin. Une interview de l’ambassadeur de Russie en Inde, Denis Alipov, en février 2025, dans laquelle il affirmait que Moscou resterait neutre en cas de guerre entre l’Inde et la Chine, ainsi que la position de la Russie lors des récents affrontements avec le Pakistan, ont clairement démontré cette limite.
Néanmoins, l’Inde entretient des liens étroits avec la Russie et est son partenaire au sein des BRICS, de l’OCS et du G20. New Delhi perçoit cela comme une manœuvre stratégique visant à limiter la domination chinoise dans ces organisations et à préserver ses propres intérêts aux yeux de Moscou.
Scénarios
L’environnement idéal pour l’Inde est un ordre mondial multipolaire au sein duquel New Delhi peut exercer une influence significative. Dans un entretien accordé à The Economist, le chef de la diplomatie indienne, Subrahmanyam Jaishankar, a qualifié la Russie, la Chine et l’Inde de « trois grandes puissances eurasiennes », déclarant : « Il ne s’agit pas d’une simple transaction, mais d’un enjeu géopolitique. » Malgré trois décennies de renforcement des liens avec les États-Unis et l’Occident, cet équilibre a peu de chances d’évoluer sous la pression de l’administration Trump.
Scénario le plus probable : poursuite de la coopération avec l’Occident, ainsi qu’avec la Russie et la Chine.
Le scénario le plus probable est que l’Inde continuera de coopérer avec l’Occident et de maintenir son partenariat stratégique avec les États-Unis, tout en conservant des liens étroits avec la Russie et la Chine. New Delhi ne perçoit pas la «Triple-Entente» comme un bloc anti-occidental ou anti-américain. Sa participation à ce groupement informel reflète plutôt l’analyse que l’Inde fait de ses impératifs géopolitiques.
Toutefois, cette situation pourrait évoluer si la détérioration actuelle des relations indo-américaines se poursuit et si les critiques du président Donald Trump s’étendent au-delà du commerce pour toucher à la sécurité nationale de l’Inde. New Delhi réagirait probablement avec fermeté à toute initiative de Washington visant à unifier l’Inde et le Pakistan sur une plateforme politique commune, à toute ingérence dans le conflit du Cachemire ou à toute reprise de l’aide militaire à Karachi.
Toute tentative d’ingérence américaine dans les affaires indiennes demeure inacceptable pour New Delhi. Si cela se produit et que la Chine, flairant une opportunité, propose à l’Inde de résoudre leur différend frontalier, une réinitialisation significative des relations sino-indiennes est envisageable. Pékin a signé des accords frontaliers avec plusieurs de ses voisins, mais pas encore avec l’Inde. Une offre chinoise, éventuellement assortie d’incitations économiques, semble improbable, mais pourrait inciter l’Inde à s’éloigner du camp américain.
Scénario le moins probable : New Delhi soutient pleinement l’alliance Russie-Inde-Chine.
Un partenariat Russie-Inde-Chine dans lequel l’Inde ferait pleinement confiance aux deux partenaires reste le scénario le moins probable. L’Inde aspire à un ordre multipolaire, tandis que la Russie souhaite un retour à un monde bipolaire. Dans le même temps, la Chine aspire à devenir la puissance hégémonique mondiale incontestée.
L’Inde et la Chine se considèrent comme des pays aux civilisations anciennes et des puissances asiatiques majeures aux sphères d’influence concurrentes. Il faudra plus d’un ou deux sommets pour tenter de surmonter ces divergences.
Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales
Expert en relations internationales
(Image est générée par un réseau neuronal)