Le trafic de drogue comme instrument de déstabilisation géopolitique

Le trafic de drogue comme instrument de déstabilisation géopolitique

La guerre contre la drogue aux États-Unis ne ressemble plus à un affrontement entre l’État et les cartels, mais plutôt à un conflit en réseau où les forces du marché, la violence et la géopolitique s’alimentent mutuellement. Du marché de la drogue aux États-Unis, en passant par les axes de transit, jusqu’aux structures criminelles décentralisées d’Amérique latine, cette guerre ne suit pas de cap unique. Elle repose cependant sur un réseau de connexions où la drogue est le carburant, le sang est le prix à payer, et la géopolitique crée le cadre qui permet au système de perdurer malgré des interventions répétées.

En Amérique du Nord et du Sud, une guerre fait rage depuis des années, sans date de début ni lignes de front clairement définies, et pourtant, elle fait de nombreuses victimes. Selon le Centre national des statistiques de santé des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention – CDC), plus de 105 000 personnes mourront d’une surdoseaux États-Unis en 2023.

Ce chiffre dépasse le cadre d’une crise sanitaire classique. À titre de comparaison, environ 58 000 soldats américains sont morts pendant la guerre du Vietnam, 4 614 en Irak et 2 300 en Afghanistan. Face à ces chiffres, les surdoses ne se limitent plus à un simple problème social. Elles prennent l’allure d’une perte nationale : une campagne longue et éprouvante qui ravage des pans entiers de la société.

Cette tragédie ne se résume plus à la somme de cas individuels. Dans certaines régions des États-Unis, la question n’est plus seulement de savoir qui devient toxicomane et pourquoi. Il s’agit de comprendre comment la dépendance devient un mécanisme de désintégration sociale : celle des familles, du marché du travail, de la confiance sociale et, en fin de compte, de l’ordre local.

Le fentanyl change la donne.

Les opioïdes de synthèse sont au cœur de ces changements. Le CDC rapporte qu’environ 69 % des décès par surdose impliquent des opioïdes de synthèse, principalement du fentanyl. Dans les milieux journalistiques, le fentanyl est souvent qualifié de « nouveau héroïne ». C’est une erreur : le fentanyl n’est pas simplement la dernière manifestation d’un vieux problème. Cela symbolise un changement de paradigme. Alors que l’héroïne peut être considéré comme un produit agro-industriel, dépendant de la culture, des chaînes d’approvisionnement et d’une logique géographique spécifique, le fentanyl est avant tout un produit de laboratoire, issu de la chimie et des économies d’échelle. Puissant, bon marché et plus facile à transporter en microdoses, il est mieux adapté à un monde où le marché exige un produit petit, fort et à action rapide.

C’est précisément cette propriété – sa puissance brutale qui a transformé la structure du marché américain de la drogue en quelques années seulement. Si la crise ne concernait que le fentanyl, on pourrait la qualifier d’épidémie liée à une seule substance. Mais l’Institut national américain sur l’abus de drogues [1] affirme clairement qu’il s’agit d’une crise de la polytoxicomanie [2]. Les usagers consomment de plus en plus non pas une seule substance, mais des mélanges. Stimulants, opioïdes et drogues de synthèse circulent désormais dans le même circuit ; leur convergence engendre une confusion entre les schémas de dépendance et les risques. Si l’on pouvait auparavant parler d’un marché des opioïdes ou d’un marché de la cocaïne, ces définitions ne reflètent plus la réalité.

Consommation de plusieurs drogues : un marché aux frontières floues

Au cours de la dernière décennie, les experts constatent un changement radical : les consommateurs sont de moins en moins dépendants d’une seule substance. Cocaïne, méthamphétamine et opioïdes s’inscrivent désormais dans un même système. Les frontières du marché sont floues et les conséquences sont deux fois plus dangereuses.

Ce phénomène est principalement dû à l’imprévisibilité. Les données du CDC montrent qu’une proportion importante des cas mortels classés comme liés à la cocaïne contiennent également du fentanyl. Ainsi, une personne peut croire consommer un stimulant, alors qu’en réalité, elle consomme un mélange dont elle ne peut évaluer précisément le dosage. En ce sens, le marché actuel est celui d’une consommation « à l’aveugle » : même les consommateurs expérimentés ne possèdent plus les mêmes connaissances qu’auparavant. Parallèlement, le risque systémique augmente, car le mélange de substances modifie les mécanismes biologiques de la dépendance et la logique de passage d’une drogue à l’autre. La National Harm Reduction Coalition [3] décrit la présence de fentanyl dans des lots de stimulants – mélangés au niveau de la vente en gros et de la revente – ce qui accroît le potentiel addictif du produit. Des revues médicales spécialisées (notamment le Journal of Substance Abuse Treatment) mettent en évidence des mécanismes de passage des stimulants aux opioïdes, liés à des facteurs biologiques (perte d’énergie, épuisement), psychologiques (recherche de soulagement) et économiques (prix).

Bien que le fentanyl soit actuellement l’opioïde le moins cher du marché, selon la DEA (Drug Enforcement Administration), il pourrait devenir, dans les faits, un « dernier recours » pour certains usagers : une solution de dernier recours, dictée par la dépendance et les difficultés économiques, après avoir délaissé la cocaïne. Dès lors, la crise n’est plus un problème de choix individuels, mais un dysfonctionnement structurel du marché.

L’Association médicale américaine (AMA) met en garde contre une crise systémique du marché des drogues, qui ne se limite pas à une seule substance : la demande engendre l’offre, laquelle s’adapte en proposant des produits chimiques toujours plus puissants et moins chers. Ces composés augmentent la mortalité, ce qui, à son tour, génère des pressions politiques et des menaces sécuritaires. Il en résulte un cercle vicieux.

C’est pourquoi, dans son Évaluation nationale des menaces liées aux drogues de l’année dernière, la Drug Enforcement Administration (DEA) avance la thèse que les drogues, et notamment le fentanyl, constituent une menace majeure pour la sécurité nationale, comparable à l’impact social du terrorisme ou d’une activité étrangère hostile. Cette analogie peut paraître rhétorique, mais elle repose sur des processus concrets : déstabilisation sociale, baisse de la productivité, surcharge des systèmes de santé et destruction des communautés locales.

Concrètement, cela signifie que la « guerre contre la drogue », telle qu’elle est menée aux États-Unis, est en train de changer de nature. Il ne s’agit plus simplement d’un débat sur la criminalisation ou la libéralisation. Il s’agit désormais de savoir comment l’État peut supporter un fardeau qui, à terme, engendre des dommages démographiques et économiques.

Lorsque l’État aborde ce problème sous l’angle de la sécurité nationale, son regard se porte naturellement au-delà de ses frontières. La demande est concentrée aux États-Unis, tandis que l’offre et la logistique se situent en Amérique latine. C’est là que commence la seconde partie de l’histoire, qui concerne non seulement les cartels, mais aussi la manière dont les différentes parties interprètent l’essence de cette guerre.

La drogue comme source de souffrance et comme arme : deux récits d’un conflit

Dans les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, la drogue a longtemps fonctionné non seulement comme un problème criminel, mais aussi comme une catégorie politique et symbolique. Deux récits concurrents et antagonistes prolifèrent.

Le premier est le récit de la souffrance : une histoire d’héritage colonial, de marginalisation économique et d’intervention extérieure, dans laquelle la guerre contre la drogue est présentée comme un outil supplémentaire permettant au centre de contrôler la périphérie. Le second est le récit de la drogue comme arme – un récit beaucoup plus direct – que l’on retrouve dans les actes d’accusation et la rhétorique géopolitique, où la drogue est dépeinte comme un instrument délibérément utilisé pour attaquer les États-Unis.

Dans les pays andins, notamment en Bolivie et au Pérou, la coca n’est pas seulement une plante interdite, mais aussi un élément de la culture, des rituels et de l’économie de survie. Lorsque les États-Unis ont mis en œuvre une politique d’éradication agressive, déployé des conseillers, financé des opérations antidrogue et conditionné l’aide économique à leur succès, de nombreux autochtones ont perçu ces mesures non comme une protection ou une assistance, mais comme une ingérence dans leur mode de vie.

La coca est également utilisée dans les rites religieux, comme c’est le cas depuis des siècles. Par conséquent, beaucoup d’autochtones ont perçu les campagnes anti-coca comme une nouvelle forme de répression de la part des envahisseurs blancs et de leurs descendants. Les études sur les relations américano-boliviennes montrent que la guerre contre la drogue était souvent perçue comme une lutte de pouvoir : les communautés appauvries supportaient le coût de la demande mondiale, tandis que les politiques étaient imposées de l’extérieur, souvent sans alternatives économiques viables.

Dans ce contexte, le mouvement des cocaleros [4] a émergé et l’ascension politique d’Evo Morales [5] a commencé, la résistance aux politiques antidrogue américaines devenant un élément central de son discours politique. Morales ne défendait pas la cocaïne en soi, mais le droit de cultiver la coca comme symbole de souveraineté et d’opposition aux diktats impériaux.

Une dynamique similaire a été observée en Colombie. Le « Plan Colombie », un vaste programme d’aide militaire et antidrogue financé par les États-Unis, visait officiellement à réduire la production de cocaïne et à affaiblir les groupes rebelles. Cependant, les analystes y voyaient un projet géopolitique ayant conduit à la militarisation du pays, à l’expansion de l’influence américaine et au transfert des coûts vers la population civile. Pour de nombreux Colombiens, la drogue est devenue un prétexte pour légitimer l’interventionnisme étranger, plutôt que le véritable objectif affiché de la politique. Il s’agit d’un récit de ressentiment : non pas de vengeance, mais le sentiment d’être entraîné dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Le discours sur la drogue comme arme repose sur une logique totalement différente. Le crime organisé et le trafic de drogue, selon les experts, fonctionnent de plus en plus non pas comme des activités criminelles marginales, mais comme des formes de guerre irrégulière et de gouvernance alternative. Il ne s’agit plus de bandes au sens classique du terme, mais d’acteurs politiques qui assument des fonctions étatiques là où l’État échoue : fournir des emplois, une protection, l’ordre et l’accès aux ressources, gagnant ainsi la loyauté de la population locale et établissant une certaine légitimité.

La violence, la corruption, l’intimidation et le service civique sélectif ne sont pas ici synonymes de chaos, mais constituent des outils de gouvernance. En Amérique latine, les réseaux de trafiquants de drogue ne se contentent pas de commercer leurs marchandises ; ils organisent des écosystèmes économiques entiers. Ils exploitent la porosité des frontières, la faiblesse des institutions et le manque d’alternatives économiques pour créer des structures de pouvoir parallèles. Plus l’État se désengage, plus ces réseaux comblent rapidement le vide. Leur infrastructure mondiale (financière, logistique et technologique) rivalise avec celle de nombreuses administrations étatiques, et leur capacité d’adaptation les rend résistants à la pression des forces de l’ordre.

En ce sens, la drogue cesse d’être un simple produit. Elle devient un instrument de déstabilisation. Elle agit comme une arme, avec des conséquences sociales massives : elle tue, perturbe les communautés et submerge les systèmes étatiques. Le blanchiment d’argent et le trafic financent non seulement les cartels, mais aussi des personnalités politiques et des groupes armés, notamment terroristes.

L’ensemble du système ressemble de plus en plus à une guerre par procuration : les objectifs stratégiques ne sont pas atteints par des armées conventionnelles, mais par des réseaux criminels qui opèrent de manière plus économique, plus discrète et plus flexible. Le trafic de drogue moderne n’est pas simplement un crime ; Il s’agit d’une infrastructure d’influence. Et là où elle se transforme en infrastructure, elle commence à saper la souveraineté de l’État, non pas ouvertement, mais de l’intérieur.

Cette vision transparaît clairement dans les actes d’accusation et les déclarations politiques du Département de la Justice américain à l’encontre des régimes hostiles. Dans ce récit, la drogue n’est plus simplement un sous-produit de la pauvreté ou une conséquence de l’histoire coloniale. Elle est une arme de guerre.

L’exemple le plus connu est l’acte d’accusation porté contre des membres de l’élite vénézuélienne, dans lequel les procureurs américains ont utilisé une rhétorique sur l’« inondation » des États-Unis par la cocaïne comme une forme d’attaque contre la société américaine. Une rhétorique similaire – bien que dans des contextes différents – a été historiquement utilisée à l’égard des FARC colombiennes [6], qui combinaient insurrection et trafic de drogue pour financer le conflit avec l’État et ses alliés.

La plus grande erreur consiste à confondre ces deux aspects. Le récit du grief et du préjudice explique pourquoi le trafic de drogue a pu s’implanter dans des régions marginalisées et pourquoi la politique américaine est parfois perçue comme coloniale. Le discours sur les armes explique comment les drogues sont présentées ou utilisées comme un outil dans des conflits politiques spécifiques. Le problème se pose lorsque la rhétorique du ressentiment est interprétée comme un appel à la vengeance, ou lorsque ce discours est perçu comme une opposition de toute la région aux États-Unis.

Ces deux approches simplistes ignorent une réalité à la fois plus banale et plus brutale : le marché de la drogue fonctionne avant tout selon une logique de profit, et la politique – à Washington, Caracas, Bogotá ou La Paz – l’instrumentalise dans ses conflits. C’est pourquoi certains parlent d’impérialisme, d’autres de narcoterrorisme. Entre les deux, on trouve des personnes qui cultivent la coca par manque d’autres emplois, et des réseaux criminels dépourvus d’idéologie, uniquement motivés par le profit. Au bout de la chaîne, on trouve des personnes qui meurent de surdoses dans les rues des États-Unis.

C’est pourquoi, lorsque les autorités américaines commencent à considérer les drogues sous l’angle de la sécurité nationale, leur première réaction est de faire pression sur les pays fournisseurs et de se tenir prêtes à intervenir. Par conséquent, des termes comme « intervention » et « déstabilisation » font leur apparition dans le discours, et une volonté de résoudre le problème à la source se fait jour [7].

Amérique latine : La fin du cartel pyramidal

Les rapports de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) montrent que la criminalité liée à la drogue en Amérique latine ressemble de moins en moins au cartel centralisé classique, avec un seul chef et une structure de commandement pyramidale. Une architecture en réseau a émergé : multicouche, décentralisée et résiliente aux attaques ciblées.

Il ne s’agit plus d’une organisation unique, mais d’un écosystème complet. Celui-ci comprend des producteurs, des laboratoires, des intermédiaires, des transporteurs, des courtiers financiers, des unités de sécurité armées et des cellules spécialisées dans le blanchiment d’argent. L’ONUDC note que ce modèle est résilient car il n’existe pas de centre unique dont la destruction pourrait paralyser le système. Lorsqu’un maillon est défaillant, un autre prend le relais.

Selon l’ONUDC, la filière moderne de la cocaïne ressemble au système logistique d’une multinationale : des nœuds formellement indépendants, mais fonctionnellement interconnectés. La culture des feuilles de coca en Colombie, au Pérou et en Bolivie, leur transformation en laboratoire, leur transport par voie terrestre et maritime, leur entreposage dans les ports et leur distribution à travers l’Amérique du Nord et l’Europe – ces processus sont généralement gérés par différents groupes, qui sont engagés pour réaliser une opération spécifique.

L’Initiative mondiale contre le crime organisé transnational (GI-TOC) [8] décrit les cartels comme des structures fonctionnant davantage comme des plateformes commerciales coordonnant des activités que comme des groupes mafieux traditionnels. Les cartels «Sinaloa», «Jalisco Nouvelle Génération»,  «Premier Commandement de la Capitale» et «Clan del Golfo» agissent comme des intégrateurs. Ils n’ont pas besoin d’assumer eux-mêmes toutes les fonctions. Il leur suffit d’intégrer l’écosystème : producteurs, transporteurs, violence, corruption et finance.

Un élément clé de cette transformation est l’externalisation de la violence. L’International Crisis Group (ICG) [9] observe que les cartels abandonnent de plus en plus leurs unités armées centralisées, préférant recruter des gangs, des milices et des groupes paramilitaires locaux. Cette approche est pragmatique : pourquoi maintenir un appareil lourd quand on peut simplement acheter les services nécessaires ? Lorsque l’État s’attaque aux grandes structures des cartels, cela peut déclencher un processus de fragmentation, appelé « effet hydre ».

La GI-TOC décrit la dynamique de cette fragmentation : la désintégration d’une organisation peut entraîner la formation de plusieurs groupes plus petits, souvent plus violents. L’expérience du Mexique l’illustre : le démantèlement des cartels entre 2006 et 2012 n’a pas réduit la violence et a même pu contribuer à sa propagation. Plus le nombre de participants augmente, plus les conflits territoriaux, le racket, les enlèvements et le trafic de drogue à petite échelle se multiplient.

À cela s’ajoute le phénomène dit de «ballon à l’air» : la pression exercée sur un pays entraîne un déplacement des activités vers les régions voisines. Lorsqu’un axe de trafic est mieux contrôlé, un autre devient plus actif. L’ONUDC note des modifications récentes des itinéraires traversant l’Équateur, le Pérou et certaines parties de l’Amazonie comme une réponse systémique à la pression exercée dans d’autres régions. Le crime se comporte comme un liquide : il comble tous les vides.

Venezuela : Un État gangrené par le crime

Dans ce contexte, le Venezuela est une exception, et pas seulement en raison de sa situation géographique. GI-TOC le caractérise comme un État criminalisé, où les forces de sécurité, la politique et l’économie souterraine sont inextricablement liées par un réseau d’interdépendances. Les mécanismes de protection, d’octroi de prestations sociales, d’escorte de véhicules et de blanchiment d’argent ne sont pas des aspects périphériques de l’État ; Elles sont profondément ancrées dans les institutions du pouvoir.

L’organisation « Transparencia Venezuela en el Exilio » [10] attire l’attention sur un phénomène baptisé « Cartel des Soleils » [11] : des liens entre des officiers et fonctionnaires de haut rang qui non seulement ferment les yeux sur ces pratiques, mais participent activement à l’organisation des itinéraires et à la distribution des profits. Il ne s’agit pas nécessairement d’un cartel classique et distinct, mais plutôt d’un réseau informel de cellules corrompues au sein de l’État. Cette distinction est importante, car un réseau est plus difficile à démanteler qu’une structure hiérarchique.

L’ONUDC souligne un point essentiel : le Venezuela n’est pas un grand producteur de cocaïne (la production est concentrée en Colombie, au Pérou et en Bolivie). Son rôle est différent : sa situation géographique, son long littoral, ses frontières poreuses et ses contrôles laxistes en font un corridor de transit attractif, notamment pour les Caraïbes et l’Europe. Autrement dit, le Venezuela revêt une importance logistique stratégique, même sans être une plaque tournante de la production.

À ce stade, un autre aspect entre en jeu : la rivalité entre les grandes puissances et les services susceptibles de recouper les marchés illicites. Si un État devient une plaque tournante du transit et un foyer de corruption, il sert également de tremplin aux acteurs extérieurs qui privilégient l’action par le biais d’intermédiaires, de contacts et de réseaux.

Russie, Venezuela et la logique du levier

La projection de puissance de la Russie dans l’hémisphère occidental est fondée sur des réseaux et des transactions, et non sur des institutions : elle repose sur des tremplins, des intermédiaires et des accords avec des régimes isolés, plutôt que sur une présence étatique durable. Dans ce contexte, le Venezuela constituait un partenaire quasi idéal pour Moscou. Un État sous sanctions est diplomatiquement isolé, dépendant d’un soutien extérieur et disposé à payer pour une protection politique. Sous le régime d’Hugo Chávez, puis de Nicolás Maduro, Caracas offrait à Moscou trois avantages que la Russie ne pouvait obtenir aussi facilement dans l’hémisphère occidental : la proximité opérationnelle, la légitimité symbolique et un levier stratégique.

La présence de services et de conseillers militaires russes au Venezuela lui donnait accès à des infrastructures, à un territoire et à un espace opérationnel au sein même de la sphère d’influence américaine. Cela a permis non seulement de recueillir des renseignements, mais aussi de s’implanter dans la région : surveiller le trafic maritime dans les Caraïbes, collecter des informations sur les activités militaires, diplomatiques et économiques en Amérique centrale et du Sud, et établir des réseaux locaux.

À un moment donné, Moscou a même obtenu l’accès à des aérodromes capables d’accueillir des bombardiers stratégiques à long rayon d’action (non pas comme bases permanentes, mais comme solution de repli). Dans une logique de projection de puissance, cela peut suffire. La proximité n’a pas besoin d’être permanente pour être utile ; il suffit qu’elle soit possible.

Pendant des années, le Kremlin a agi non seulement par la force réelle, mais aussi par la projection de sa présence. La présence de navires russes, les exercices conjoints de défense aérienne et les visites de délégations militaires n’étaient pas de simples gestes. Il s’agissait de signaux envoyés à l’opinion publique, aux partenaires et aux adversaires : « Nous ne sommes pas isolés. Nous avons des partenaires. Nous sommes présents sur vos flancs.»

En ce sens, le Venezuela est devenu une sorte d’arène. Même si la valeur militaire immédiate de ces relations était limitée, leur valeur en matière de propagande et de psychologie était considérable. En géopolitique, l’image prime souvent sur les chiffres.

Le Venezuela a offert à la Russie l’occasion d’affirmer sa présence aux portes des États-Unis lors de périodes de fortes tensions : après l’occupation de la Crimée, après la destruction du vol MH17, après la dernière série de sanctions et après l’invasion de l’Ukraine. Il ne s’agissait pas de provoquer un conflit direct, mais de créer de l’inquiétude, de détourner l’attention et de contraindre les États-Unis à adopter une stratégie multidimensionnelle.

C’est la logique classique du levier : non pas frapper, mais démontrer sa capacité à le faire. Dans un système mondial de rivalités, cela suffit souvent. Les relations entre Moscou et Caracas n’ont jamais reposé sur l’idéologie ou l’amitié, mais uniquement sur un calcul froid. Hugo Chávez a apporté à la Russie un capital politique et symbolique ; Nicolás Maduro est devenu un fardeau plutôt qu’un atout.

Cependant, pendant deux décennies, le Kremlin a constamment renforcé ses liens militaires et technologiques avec le Venezuela : ventes d’armes, formation du personnel, présence technique et mise en place d’une dépendance logistique. Il ne s’agissait pas d’une action ponctuelle, mais d’un investissement dans une influence à long terme. Aujourd’hui, cette infrastructure est menacée, et sa destruction comporte des risques systémiques majeurs pour la Russie : perte d’autorité, d’accès et de capacité opérationnelle.

Le Venezuela n’était pas seulement un allié, mais un nœud central : un point de convergence d’intérêts étatiques, militaires, énergétiques et criminels. Dans une perspective de logique de réseau, la perte d’un tel nœud ne signifie pas une défaite, mais un bouleversement de la géométrie de l’influence : la nécessité de trouver de nouvelles voies, de nouveaux intermédiaires et de nouveaux régimes disposés à coopérer.

Dans ce cas précis, la présence de la Russie s’inscrit dans la logique du crime organisé. Lorsqu’un État s’affaiblit, des groupes criminels prennent sa place. Lorsque des opportunités se présentent, des acteurs émergent, prêts à les exploiter financièrement, logistiquement et technologiquement. Ainsi, les structures criminelles russophones [12] ne constituent pas une anomalie, mais le prolongement naturel de cette même stratégie : développer son influence non pas sous une bannière officielle, mais par le biais d’infrastructures.

Soutien financier mondial : les réseaux russophones comme infrastructure

Cependant, la pièce maîtresse de ce puzzle mondial est l’argent et l’infrastructure qui soutient sa circulation. L’Agence nationale britannique de lutte contre la criminalité (NCA) décrit les réseaux russophones comme des systèmes mondiaux de blanchiment d’argent liés au trafic de drogue, aux rançongiciels [13] et même à des opérations d’espionnage. L’Associated Press a rapporté le démantèlement d’importants réseaux de blanchiment d’argent qui traitaient des fonds provenant d’Amérique latine avant de les réinvestir en Europe.

«Chainalysis» [14] souligne le rôle des crypto-infrastructures, et Europol note la présence de tels réseaux dans les plateformes logistiques européennes. Il en ressort une conclusion sans équivoque : les réseaux russophones ne sont pas des acteurs périphériques, mais des composantes systémiques liées au marché de la drogue latino-américain. Ils constituent le socle de l’infrastructure de services (financière, logistique et technologique), sans laquelle les flux financiers internationaux liés à la drogue seraient bien plus complexes. Si la déstabilisation du Venezuela accentue la fragmentation et les flux financiers, la demande de services de blanchiment, de dissimulation et de transfert d’argent augmentera. Dans un tel contexte, le chaos dans un pays pourrait entraîner une professionnalisation accrue de la criminalité à l’échelle mondiale.

Intervention : non pas une solution, mais un catalyseur de transformation

Dans un État gangrené par la criminalité, une intervention militaire ou politique risque de ne pas résoudre le problème, mais simplement de le remodeler. GI-TOC met en garde contre le risque qu’un renversement du pouvoir politique ou l’effondrement des autorités centrales dans un pays profondément en proie à la criminalité n’entraîne une concurrence féroce pour le contrôle des marchés, des voies de communication et des ressources. Si des accords étaient auparavant maintenus par ce gouvernement ou par des accords corrompus conclus avec lui, leur effondrement ouvre la voie à une guerre de tous contre tous.

L’ICG constate que les vides de pouvoir sont rapidement comblés par des groupes armés non étatiques : gangs urbains, groupes de prisonniers, unités paramilitaires, notamment les rebelles colombiens. Chacun cherche à s’emparer d’une part du marché : une route, un port, une voie ferrée, un aérodrome, une portion de frontière. Et comme le système est interconnecté, ces fragments peuvent ensuite s’unir pour former de nouvelles alliances.

L’instabilité des rôles (intermédiaire aujourd’hui, trafiquant demain, administrateur après-demain) complique la mise en œuvre des stratégies classiques fondées sur l’élimination des chefs. C’est pourquoi l’ONUDC note que de tels tournants dans l’histoire régionale conduisent presque toujours à une escalade de la violence en raison de l’absence d’un arbitre stabilisateur. Lorsque l’État perd le contrôle, la violence devient un outil pour rétablir l’ordre. Malheureusement, il existe des situations où l’intervention armée est parfois la seule option.

Armes : le risque de prolifération lié aux stocks d’État

Le Venezuela ajoute un autre facteur de menace : une surabondance d’armes. Les experts estiment qu’environ 5,9 millions d’armes à feu sont détenues par des civils dans le pays. Parallèlement, la sécurité des stocks militaires et policiers pose problème. En situation de crise, ces dépôts peuvent être pillés, ou des armes peuvent se retrouver en circulation en raison de la corruption et du vol.

L’ONUDC note qu’en période d’instabilité politique, les stocks légaux d’armes à feu sont détournés plus rapidement à des fins criminelles que dans les États stables. Lorsque les armes circulent librement, trois tendances s’intensifient simultanément : la brutalité de la concurrence, l’ampleur des extorsions et des enlèvements, et la capacité des groupes à contrôler les routes de la drogue. En bref, les armes deviennent non seulement un outil auxiliaire du trafic de drogue, mais un véritable amplificateur, permettant de passer d’un modèle de contrebande à un modèle de contrôle territorial.

L’or : une économie parallèle de la violence

L’or est un autre facteur qui complique cette situation. GI-TOC note que l’exploitation minière illégale dans la région de l’Orénoque est devenue un second pilier financier pour le crime organisé au Venezuela. L’ICG décrit un système où gangs, groupes armés et fonctionnaires corrompus contrôlent conjointement les mines. L’or présente un avantage sur la drogue : il peut être légalisé et est plus difficile à tracer. L’ONUDC note que les matières premières comme l’or sont des outils idéaux pour le blanchiment d’argent.

Ceci crée une économie parallèle de la violence : lorsque la pression sur le trafic de drogue s’intensifie, les revenus peuvent être stabilisés grâce à l’or ; lorsque l’État se désengage, les mines deviennent des quasi-territoires contrôlés par des groupes armés. Il en résulte des coûts environnementaux et sociaux : dégradation, pollution toxique, violences contre les communautés locales et autochtones, travail forcé, migrations et déplacements forcés.

En pratique, la criminalité se diversifie : elle ne repose plus sur une seule source de revenus. Plus elle se diversifie, plus il est difficile de l’éradiquer par les forces de l’ordre.

Piliers du système : Mexique, Colombie, Brésil – un triangle stable.

Même si des changements radicaux surviennent au Venezuela, le système ne s’effondrera pas car ses piliers se situent dans d’autres pays. La DEA identifie le Mexique comme la plaque tournante de la distribution et du contrôle en gros sur le marché américain : les cartels «Sinaloa» et «Jalisco Nouvelle Génération» sont des structures logistiques et financières intégrées. L’Université des Nations Unies décrit la Colombie comme un noyau de production, des groupes contrôlant les plantations, les laboratoires et les itinéraires. Europol identifie le Brésil comme un corridor logistique clé vers l’Europe, soutenu par de puissantes organisations criminelles telles que le Premier Commandement de la Capitale et le Commandement Rouge.

Il s’agit d’un triangle fonctionnel : la Colombie fournit les produits, le Brésil assure la logistique transcontinentale et le Mexique distribue vers le plus grand marché mondial, les États-Unis. Cette répartition des rôles est stable car elle reflète la géographie, les infrastructures, l’histoire des conflits et les mécanismes du marché. La neutralisation d’un maillon ne détruit pas le système dans son ensemble ; elle renforce généralement les autres maillons, les fonctions au sein du système étant redistribuées. Les interventions, même lorsqu’elles sont nécessaires, ne détruisent pas les systèmes ; elles ne font que les restructurer.

Lorsque tous les éléments sont mis en relation, une image se dessine : le trafic de drogue moderne ne ressemble plus à une pyramide que l’on pourrait détruire en détruisant son sommet. Cela ressemble à un réseau capable de survivre même après la perte de certains nœuds. Selon cette logique, une intervention au Venezuela, plutôt que de résoudre le problème, pourrait engendrer une réorganisation. La demande américaine demeure le moteur constant. Leur marché est devenu multidrogue et plus meurtrier, le fentanyl ayant infiltré de multiples filières d’approvisionnement.

La criminalité en Amérique latine est modulaire et adaptable. Le Venezuela, État rongé par la criminalité, est particulièrement vulnérable à la fragmentation après des bouleversements. Les armes et l’or agissent à la fois comme des accélérateurs de violence et des stabilisateurs de revenus. Des mécanismes de soutien financier internationaux, notamment des réseaux russophones, assurent un flux constant de fonds.

 

Aisi, l’issue probable ne sera pas l’effondrement du système, mais sa transformation : davantage d’acteurs, plus de violence, plus d’alliances improvisées, plus de conflits locaux pour le contrôle des ports, des frontières, des champs pétroliers et des routes stratégiques. Plus ce monde se fragmente et se complexifie, plus il sera difficile pour les États de la région et les forces extérieures de le contrôler. S’ils peuvent détruire, ils sont rarement capables de construire des institutions durables pour remplacer celles qui s’effondrent sous la pression.

Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales

Notes :

[1] Un institut de recherche du gouvernement fédéral américain dont la mission est de faire progresser la science des causes et des conséquences de la consommation de drogues et de la toxicomanie et d’appliquer ces connaissances pour améliorer la santé individuelle et publique.

[2] La polytoxicomanie est une dépendance à plusieurs drogues. Ces drogues peuvent être utilisées simultanément ou alternativement.

[3] Une organisation non gouvernementale américaine fondée en 1993 pour protéger les droits des personnes consommant des drogues. Ses activités visent à minimiser les conséquences négatives de la consommation de substances psychoactives par l’éducation, le plaidoyer et le développement communautaire.

[4] Une association de paysans catégoriquement opposée aux tentatives américaines d’éradiquer les plantations de coca dans le sud de la Bolivie.

[5] Evo Morales est le leader du mouvement des Cocaleros et le premier président aymara de l’histoire de la Bolivie (2006-2019). Fondateur du «Mouvement vers le socialisme» (Movimiento al Socialismo – MAS), il a nationalisé l’industrie gazière, réduit la pauvreté et défendu les droits des peuples autochtones. Il a démissionné en 2019 suite à des manifestations de masse.

[6] Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Revolutionary Armed Forces of Colombia  – FARC) – l’« Armée du peuple » – sont une organisation rebelle colombienne d’extrême gauche. Plusieurs pays, dont les États-Unis, le Canada, l’Union européenne et la plupart des pays d’Amérique latine, ont désigné les FARC comme organisation terroriste. En 2016, les FARC et le gouvernement colombien ont signé un accord de cessez-le-feu. En 2017, un parti politique a été créé au sein des FARC. Certains militants des FARC, rejetant l’accord, ont déclaré qu’ils poursuivraient la lutte.

[7] En octobre 2025, les États-Unis ont commencé à attaquer des bateaux non identifiés dans la mer des Caraïbes, près du Venezuela, les accusant d’être impliqués dans le trafic de drogue. Le 3 janvier 2026, les services de renseignement américains ont mené une opération spéciale pour capturer le président vénézuélien Nicolás Maduro. Le 22 février 2026, lors d’une opération conjointe des forces de l’ordre mexicaines et américaines, Nemescio Oseguera Cervantes, chef de l’un des plus importants cartels de la drogue, le Jalisco Nouvelle Génération, a été tué. Le 3 mars 2026, les forces américaines et équatoriennes ont lancé une opération conjointe dans la région contre les cartels de la drogue désignés comme groupes terroristes.

[8] GI-TOC est l’acronyme de l’Initiative mondiale contre le crime organisé transnational. Il s’agit d’une organisation non gouvernementale internationale basée à Genève qui mène des recherches, des analyses et élabore des stratégies pour lutter contre le crime organisé. L’organisation surveille les marchés illicites, notamment le trafic d’armes et d’êtres humains. GI-TOC analyse régulièrement l’impact de la criminalité sur la sécurité. [9] Une organisation non gouvernementale fondée en 1995 qui, selon ses déclarations, œuvre à la prévention des guerres et à l’élaboration de politiques visant à construire un monde plus pacifique.

[10] Une ONG anticorruption et la branche régionale de Transparency International, opérant depuis le pays. En mars 2025, elle a été contrainte de délocaliser ses activités en raison de la répression croissante de la société civile.

[11] Un terme générique utilisé par les forces de l’ordre américaines, plusieurs organisations internationales et des analystes pour désigner un réseau de fonctionnaires, de militaires et de politiciens vénézuéliens corrompus impliqués dans le trafic transnational de drogue et d’autres formes de criminalité organisée. Ce nom provient du symbole du soleil porté sur les épaulettes des généraux des forces armées.

[12] Certains groupes criminels organisés occidentaux sont qualifiés de russophones car leurs membres sont originaires de pays de l’ex-Union soviétique, où le russe était la langue véhiculaire. Ces groupes comprennent souvent non seulement des Russes de souche, mais aussi des personnes d’autres nationalités qui utilisent le russe comme langue de communication commune.

[13] Un type de logiciel malveillant qui chiffre des fichiers ou bloque l’accès à un ordinateur ou à un réseau. Les attaquants exigent une rançon (généralement en cryptomonnaie) pour rétablir l’accès, menaçant souvent de supprimer ou de divulguer des données confidentielles. Les principaux modes de diffusion sont les listes de diffusion par hameçonnage et les liens infectés.

[14] Une société américaine spécialisée dans la vente de logiciels permettant aux clients d’analyser la blockchain. Parmi ses clients figurent le FBI, la DEA, la division des enquêtes criminelles de l’IRS et la National Crime Agency britannique.

 

Схожі публікації