Mossad contre Aman : dans l’ombre de la guerre contre l’Iran
Ce qui apparaît aujourd’hui en Israël comme une série de fuites contrôlées et de débats médiatiques enflammés autour de la guerre contre l’Iran révèle en réalité un mécanisme de pouvoir bien plus profond. Dans ce contexte, il ne s’agit pas seulement d’une dispute sur l’efficacité des opérations, mais aussi d’une lutte fondamentale pour déterminer la réalité stratégique de l’État [1].
Cette situation n’est ni un incident fortuit ni une simple querelle personnelle entre responsables des services de renseignement. Selon des sources bien informées, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait approuvé, avant la guerre, un plan du Mossad prévoyant une frappe militaire et des opérations spéciales visant à provoquer des manifestations contre le régime des ayatollahs en Iran. Face à l’échec de cette opération, un vif débat sur les responsabilités a éclaté au sein des services de renseignement israéliens. On ne peut s’empêcher de penser à la célèbre citation attribuée au président américain John F. Kennedy : « La victoire a plusieurs parents, mais la défaite est orpheline » [2]. On peut donc conclure qu’il ne s’agit pas simplement d’évaluations des renseignements sur l’Iran, mais d’un conflit plus profond : qui, en Israël, a l’autorité pour définir le paysage des menaces, qui dirige l’opération et qui, en fin de compte, en impose l’interprétation politique ? Au cœur de ce jeu institutionnel se trouvent aujourd’hui trois figures clés : le directeur du Mossad, David Barnea, le chef de la Direction du renseignement militaire (AMAN) [3] de l’état-major général des Forces de défense israéliennes (FDI) [4], le général de division Shlomi Binder, et l’ancien chef d’état-major des FDI, le lieutenant-général Herzl Halevy.
La répartition des pouvoirs semble claire, mais c’est là que les tensions apparaissent.
Pour comprendre les raisons de cette rivalité, il faut commencer par la différence d’autorité. Selon le site web officiel des FDI, la mission principale de l’AMAN est de fournir au gouvernement et à l’armée des alertes de renseignement quotidiennes, ainsi que des notifications en temps de guerre. De son côté, le site web officiel du Mossad indique que cette organisation est responsable des activités clandestines à l’étranger : collecte de renseignements et opérations spéciales visant à neutraliser les menaces et à garantir la sécurité d’Israël. L’AMAN opère par divers canaux, notamment le renseignement humain (HUMINT), le renseignement technique (TECHINT) et les cyberopérations, à l’échelle mondiale. Formellement, la division semble donc claire : l’AMAN a pour mission d’alerter et d’évaluer, tandis que le Mossad est chargé d’infiltrer, d’influencer et de frapper. En pratique, c’est là que les tensions apparaissent, car dans le système israélien, l’alerte n’est pas qu’une simple fonction technique, mais le fondement d’une influence politique.
Le véritable atout de l’AMAN réside cependant dans le fait que son unité d’analyse fait office d’organe central d’évaluation stratégique pour l’État. Le chef de ce département de l’AMAN rend compte directement au Premier ministre, au ministre de la Défense et au gouvernement, tout en restant membre de la hiérarchie militaire. C’est l’AMAN, et non le Mossad, qui a l’autorité et la responsabilité de présenter une évaluation stratégique globale et exhaustive au sein du système israélien. Cette concentration institutionnelle est étayée par un article du Centre d’études militaires interdisciplinaires publié sur le site web de Tsahal (FDI), qui souligne explicitement que l’AMAN détient un « monopole naturel sur le renseignement ». En d’autres termes, le conflit entre les deux services de renseignement ne découle pas seulement d’ambitions personnelles, mais aussi d’une asymétrie inhérente à la structure même de l’État : l’une détient le monopole de l’évaluation stratégique globale et une ligne de communication directe avec le Premier ministre, tandis que l’autre jouit du plus grand prestige opérationnel.
Cette situation résulte du contexte historique des origines du renseignement israélien, issu initialement du noyau militaire de l’organisation Gagana [5], puis de l’organisation militaire de l’État israélien. Durant les premières années d’Israël, la structure qui allait devenir l’AMAN bénéficiait d’un avantage organisationnel et d’un accès privilégié aux sources clés, notamment au renseignement électronique, tandis que le Mossad jouait initialement davantage d’un rôle de coordination que d’un centre d’analyse stratégique à part entière. Cet avantage historique du renseignement militaire a engendré un prestige accru, des liens plus étroits avec les dirigeants de l’État et la conviction persistante que l’armée israélienne était l’autorité suprême en matière de sécurité régionale. Ainsi, cette rivalité n’est pas une crise nouvelle. Il s’agit d’un processus continu qui se répète depuis des années sous diverses formes.
Partenaires proches et rivaux acharnés
Ce conflit d’intérêts particulier se manifeste de façon particulièrement aiguë dans le contexte iranien, où les rôles des deux agences de renseignement sont à la fois distincts et imbriqués. Dès 2014, une enquête de Reuters, « L’armée israélienne lève le voile sur ses services d’écoute iraniens » [6], révélait qu’AMAN utilisait massivement des ressources linguistiques et techniques pour surveiller l’Iran, et que son unité 8200 [7] était comparée à la NSA américaine ou au Centre britannique. À la même époque, le Mossad était généralement associé à des actions plus agressives, comme le sabotage. Plus d’une décennie plus tard, cette division reste visible, bien que sous une forme plus complexe. Par exemple, lors de l’attaque contre l’Iran, des commandos du Mossad ont détruit sur place des éléments de défense aérienne ennemis. Les événements liés à l’Iran illustrent la logique de cette relation : AMAN écoute, cartographie et évalue, tandis que le Mossad infiltre, manipule et frappe ; mais le succès opérationnel de l’un engendre presque automatiquement une controverse sur la justesse de l’évaluation de la situation par l’un ou l’autre.
En 2025, cette compétition structurelle est devenue de plus en plus manifeste. Selon le Times of Israel, l’ancien chef d’état-major de Tsahal, Herzi Galev, aurait accusé en privé le directeur du Mossad, David Barnea, de mener de manière inefficace les opérations liées à l’Iran, d’outrepasser ses prérogatives et de s’attribuer le mérite d’actions menées par Tsahal. Le général a affirmé que le chef du Mossad « se place au-dessus des autres », s’attribue le mérite d’actions menées par l’armée et se livre à une autopromotion contraire aux règles de la hiérarchie. D’une part, cela révèle un conflit personnel, et d’autre part, cela met en lumière l’essence même de la compétition institutionnelle : l’AMAN et, plus largement, Tsahal, refusent d’être réduites au rôle d’organe militaro-analytique au service de la gloire opérationnelle du Mossad.
Cependant, la structure même des services de renseignement israéliens favorise non seulement les conflits, mais aussi, paradoxalement, une coopération très étroite. Selon le site spécialisé Intelligence Online, la coopération entre le directeur de l’AMAN, Shlomi Binder, et le directeur du Mossad, David Barnea, lors des préparatifs de la guerre contre l’Iran, a été sans précédent. Cependant, après une courte période, des accusations ont commencé à fuser au sein des services de renseignement israéliens, contraignant le chef du Mossad à défendre publiquement son agence. Cette dualité est cruciale : dans le système israélien, le Mossad et l’AMAN peuvent être à la fois des partenaires étroits durant la phase opérationnelle et des rivaux acharnés dès que les enjeux politiques entrent en jeu. Concrètement, ce conflit ne se traduit pas par une rupture ouverte et permanente ; il prend plutôt la forme d’affrontements périodiques sur l’interprétation des événements après des opérations conjointes.
L’attaque armée du Hamas du 7 octobre 2023 [8] a également joué un rôle important dans cette dynamique de tension mutuelle entre le Mossad et l’AMAN. L’enquête menée sur ces événements a révélé que l’armée avait considérablement sous-estimé les capacités du Hamas et n’avait pas rempli sa mission de protection des civils. L’ancien directeur de l’AMAN, Aharon Haliva, a revendiqué la responsabilité directe de cet échec. Après la prise de fonction du général de division Shlomi Binder à la tête d’ AMAN en août 2024, une nouvelle unité fut créée, chargée d’alerter sur le risque de guerre, afin d’éviter que des informations aussi alarmantes ne se perdent dans les méandres de la bureaucratie, comme cela s’était produit avant le 7 octobre. Cette chronologie est essentielle pour comprendre les relations avec le Mossad : la compromission d’AMAN a certes affaibli son autorité, mais a simultanément imposé des réformes visant à rétablir son rôle de principale source d’alertes stratégiques.
Le Mossad ne se limite plus à une simple activité d’agents clandestins.
Dans ce contexte, le conflit iranien de mars-avril 2026 prit une tout autre dimension. Selon le Times of Israel, avant la guerre, le chef du Mossad, David Barnea, présenta à Benjamin Netanyahu une analyse selon laquelle, après avoir éliminé les plus hauts dirigeants iraniens et affaibli l’appareil répressif, le Mossad serait en mesure de galvaniser l’opposition iranienne et de provoquer un soulèvement populaire susceptible de mettre fin au conflit. À la mi-avril 2026, David Barnea déclara publiquement que la mission en Iran ne prendrait fin qu’après un changement de régime. Ce moment est particulièrement significatif, car il démontre que le Mossad n’est plus seulement un exécutant d’opérations clandestines, mais une institution qui élabore une vision politique et stratégique globale quant à l’issue souhaitée de la guerre. C’est précisément le domaine, au sein de l’architecture de sécurité israélienne, qui relève traditionnellement d’AMAN, le centre d’évaluation stratégique.
Dans ce contexte, la fuite d’informations concernant le plan visant à provoquer un soulèvement en Iran peut être perçue comme une intervention dépassant son mandat [9]. En effet, si le Mossad a non seulement mené des opérations, mais a également « vendu » aux dirigeants politiques la thèse d’un effondrement rapide du système à Téhéran, alors il a empiété sur le territoire où AMAN a bâti sa position privilégiée depuis des décennies. D’un autre côté, si l’on accepte la théorie selon laquelle certaines de ces initiatives visaient à affaiblir David Barnea, on peut également supposer que l’armée, ou plus largement l’appareil sécuritaire, cherchait à reprendre le contrôle du récit après que les services de renseignement civils se soient trop impliqués dans leur rôle d’architecte stratégique de la guerre. L’appareil sécuritaire israélien étant ouvertement engagé dans une lutte pour se dédouaner de la situation en Iran, la rivalité entre le Mossad et AMAN n’est plus un simple élément accessoire du conflit, mais bien un de ses fronts internes.
Des facteurs politiques viennent également s’ajouter à cette situation. En avril 2026, le gouvernement israélien a officiellement approuvé la nomination du général de division Roman Hoffman, ancien secrétaire militaire du Premier ministre, à la tête du Mossad [10]. Ce seul fait ne prouve ni la subordination des services de renseignement à l’armée, ni la fin de leur confrontation avec AMAN. Benjamin Netanyahu a profité des bouleversements qui ont suivi le 7 octobre pour nommer à des postes clés des personnes favorables à sa ligne dure envers l’Iran. Par conséquent, on peut affirmer que la politique de personnel du Premier ministre vise moins à étouffer la concurrence institutionnelle qu’à la canaliser et à la subordonner à sa propre stratégie.
Ainsi, cette rivalité entre le Mossad et l’AMAN en Israël n’est pas une anomalie, mais découle de la structure même d’une tentative de transformer des succès opérationnels retentissants en influence stratégique et politique. Leur relation est donc intrinsèquement ambivalente : ils ne peuvent opérer efficacement l’un sans l’autre, ni sans sécurité. Comme indiqué précédemment, l’AMAN bénéficie d’un avantage historiquement ancré en tant qu’« analyste national », tandis que le Mossad, à chaque opération d’envergure – en particulier contre l’Iran –, déclenche systématiquement une controverse sur la question de savoir qui avait raison, qui a réellement accompli le travail crucial et qui, en cas d’échec, doit en assumer les conséquences pour sa réputation. C’est pourquoi le conflit concernant l’Iran doit être perçu non comme une confrontation passagère, mais comme un nouvel épisode d’une lutte ancestrale pour la domination au sein de la communauté du renseignement.
Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales
Notes :
[1] La réalité stratégique désigne l’ensemble des conditions, circonstances, contraintes et opportunités externes et internes dans lesquelles un État, une entreprise ou un individu évolue et influence directement ses décisions à long terme.
[2] John F. Kennedy a utilisé cette formule le 21 avril 1961, commentant l’échec du débarquement de la Baie des Cochons à Cuba, pour assumer sa responsabilité et souligner que chacun aspire au succès, tandis que l’échec est inacceptable.
[3] AMAN est une abréviation courante du nom hébreu « agaf gamodidin ».
[4] TSAHAL (IDF) est une abréviation courante du nom hébreu « Tzva ha-Gagana le-Israel ».
[5] « Gagana » signifie « Défense » en hébreu. Il s’agissait d’une organisation paramilitaire ayant existé en Palestine de 1920 à 1948 pour protéger les colonies juives des attaques arabes. Le gouvernement britannique a interdit la Gagana, mais cela ne l’a pas empêchée d’organiser une défense efficace des colonies. Après la création de l’État d’Israël, ce contexte a servi de base à la formation de Tsahal.
[6] Les immigrants iraniens persanophones jouent un rôle clé au sein des unités de renseignement de Tsahal, assurant la surveillance des menaces liées au programme nucléaire iranien. Un immigrant juif iranien sur cinq intègre les services de renseignement, renforçant ainsi les efforts d’Israël, notamment face aux ambitions nucléaires de Téhéran.
[7] L’unité 8200, unité de renseignement électromagnétique au sein d’AMAN, est notamment chargée de la collecte et du décryptage des informations électroniques cryptées.
[8] L’attaque armée du Hamas contre Israël, également connue sous le nom de « massacre du 7 octobre » ou de début de la guerre de Gaza, fut une attaque coordonnée de grande ampleur, la plus sanglante jamais perpétrée contre des Israéliens. Les militants du Hamas ont lancé des tirs massifs de roquettes, franchi les barrières frontalières et pénétré en Israël par voie terrestre, maritime et aérienne (en parapente). Environ 1 200 personnes, principalement des civils, ont été tuées lors de cette attaque. Plus de 240 personnes ont été prises en otage et emmenées dans la bande de Gaza.
[9] Selon des experts étrangers, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lui-même pourrait être à l’origine de la fuite. Il cherchait à rejeter la faute sur le directeur du Mossad si la guerre n’atteignait pas ses objectifs. Même si le Premier ministre n’est pas directement responsable de la fuite, celle-ci sert finalement ses intérêts.
[10] Benjamin Netanyahu a annoncé la nomination de Roman Hoffman à la tête du Mossad en décembre 2025. Il devrait prendre officiellement ses fonctions le 2 juin 2026 pour un mandat de cinq ans. Les experts israéliens du domaine ont critiqué cette nomination, qu’ils considèrent comme la poursuite de la politique du Premier ministre consistant à promouvoir des personnes loyales à des postes importants, même sans l’expérience requise. Il est à noter que Roman Hoffman est un officier talentueux, mais comme il n’a jamais servi dans le renseignement, aucun de ses talents n’est pertinent pour le poste de chef du Mossad.