Réincarnation des menaces : Restauration du potentiel militaire russe et défis pour la sécurité européenne
La guerre en Ukraine, qui entre dans sa cinquième année, a atteint un nouveau tournant critique. Sur le champ de bataille, les troupes russes sont clairement en difficulté, et la stratégie de Kiev, qui consiste à épuiser l’ennemi et à transformer l’agression en un gaspillage insensé de ressources pour le Kremlin, porte progressivement ses fruits. Cependant, pour les capitales européennes et Washington, le moment le plus dangereux approche : une période de calme illusoire. Les images de convois russes détruits et les informations faisant état de pénuries de munitions donnent l’impression trompeuse que la machine militaire russe est complètement anéantie.
La réalité est pourtant bien plus complexe : l’avenir de la sécurité européenne ne dépend pas uniquement de l’issue de la phase actuelle des combats. Même vaincue, la Russie restera la principale menace existentielle pour l’Europe pendant de nombreuses années. Malgré la stagnation économique, une démographie défavorable et un régime autoritaire sclérosé, Moscou demeure une force majeure, non seulement capable de saper l’architecture de sécurité du continent, mais aussi profondément intéressée à le faire. La renaissance des forces armées russes n’est plus une question de « si » elle aura lieu, mais uniquement de « quand ».
Plus rapide que prévu : L’horizon du rétablissement de la menace
Un débat animé se poursuit parmi les analystes et les planificateurs de la défense concernant la vitesse de la « renaissance » de la machine militaire russe. Les optimistes pointent du doigt l’état déplorable des troupes, incapables de remporter un succès stratégique en Ukraine, et estiment qu’il faudra une décennie pour reconstruire une armée affaiblie. Cependant, les tendances actuelles suggèrent le contraire : la Russie est capable de rétablir sa capacité de combat à un niveau de menace sérieux dans les 5 à 7 ans suivant la fin des hostilités actives [2].
Même si un rétablissement complet est retardé, un tel délai est extrêmement court compte tenu de la lenteur des mécanismes de planification de la défense occidentale. Peu après la fin de la guerre actuelle, Moscou pourra de nouveau recourir à des provocations armées ciblées pour faire chanter l’Ukraine et les pays de l’OTAN. La Russie prévoit de déployer une force armée plus importante qu’elle ne l’était avant 2022, en s’appuyant sur le nombre de ses effectifs [3], les drones et les armes à longue portée. La Russie continuera de privilégier les dépenses de défense [4] et de maintenir un niveau élevé de production industrielle de défense.
Que signifie la « reconstruction » pour la Russie ?
Il est important de comprendre que la reconstruction ne se résume pas à un simple retour aux effectifs de chars ou de soldats d’avant-guerre. Il s’agit d’un processus complexe de restauration des capacités de combat, du professionnalisme et de l’aptitude à mener des missions de combat spécifiques. La puissance militaire ne peut être envisagée de manière abstraite ; elle dépend du scénario : les forces nécessaires à une invasion limitée des pays baltes sont radicalement différentes de celles requises pour une invasion à grande échelle de la Pologne.
Les opérations de combat de grande envergure doivent constituer le fondement de l’analyse, car elles représentent la plus grande menace pour l’OTAN. La Russie doit restaurer non seulement sa puissance, mais aussi sa capacité à commander d’importantes formations (armées, corps d’armée et divisions), ainsi qu’à intégrer les différentes branches de ses forces armées, un domaine dans lequel elle a échoué de manière catastrophique au début de son invasion de l’Ukraine. Les experts prévoient que la Russie tentera de restaurer sa capacité à mener des manœuvres offensives de grande envergure, abandonnant ainsi la guerre de tranchées actuellement dominante.
La « Renaissance soviétique » de Gerasimov : le retour aux forces massives
Les forces armées russes ne retrouveront pas leur configuration d’avant-guerre. Elles font l’objet d’une réorganisation de grande ampleur, dont l’orientation a été définie par les hauts responsables militaires, notamment le chef d’état-major des forces armées russes, le général d’armée Valery Gerasimov. Son constat après la première année de guerre était paradoxal : l’armée russe manquait de « soviétisme » – de puissance, d’équipement et de réserves pour une guerre d’usure.
En conséquence, Moscou abandonne les petits groupes mobiles au profit de formations traditionnelles déployées (divisions et corps d’armée), dotées d’un effectif important et capables de tenir un front de 1 200 km. Malgré des pertes considérables, la Russie a déjà mis en œuvre cette année son plan d’expansion des troupes, portant les effectifs de l’armée de 850 000 hommes (avant-guerre) à 1,5 million, chiffre désormais établi. Des changements structurels ont été apportés : des unités de systèmes sans pilote ont été créées [5], et des unités de guerre électronique ainsi que des détachements d’assaut ont été intégrés à chaque régiment.
Les futures forces armées russes disposeront d’une infanterie plus nombreuse (rupture avec les réductions précédentes) et de davantage de formations sans pilote pour assurer l’appui-feu ou mener des frappes de précision. L’armée russe continuera de s’efforcer d’équilibrer sa capacité de combat et son niveau de disponibilité opérationnelle, en s’appuyant sur une combinaison de conscrits, de soldats sous contrat et d’une mobilisation partielle des réservistes. Un certain pourcentage de formations permanentes pourront être déployées rapidement sans conscrits, tandis que d’autres devront faire appel à des réservistes pour atteindre leur pleine capacité de combat.
La mathématique de la militarisation : la force brute contre l’usure
Affirmer que la Russie a perdu toutes ses armes est une dangereuse exagération. En réalité, ses pertes en matériel sont considérables : plus de 14 000 véhicules blindés et 2 100 pièces d’artillerie. Suite aux frappes ukrainiennes réussies, la Russie perd ses systèmes de défense aérienne plus rapidement que jamais, ce qui la rend vulnérable à la puissance aérienne de l’OTAN. Cependant, Moscou a trouvé un moyen de se maintenir à flot.
Utilisant d’immenses dépôts d’armement datant de l’ère soviétique, la Russie a sorti des milliers de véhicules de stockage à long terme pour les réparer. Aujourd’hui, les forces armées russes disposent d’un nombre de chars sensiblement équivalent à celui du début de la guerre, bien que moins modernes. Toutefois, la production de nouveaux systèmes est en hausse : plus de 200 chars T-90M « Proryv », les plus modernes de l’arsenal, sont produits chaque année. À ce rythme, d’ici sept à huit ans, la moitié du parc de chars russes sera composée de véhicules de dernière génération.[6] De plus, la Corée du Nord a fourni plus de 300 pièces d’artillerie.[7] Si l’utilisation de matériel soviétique issu des stocks permet déjà à Moscou de disposer d’une quantité considérable d’armements sur le front, elle la prive de réserves futures, ces stocks anciens ne pouvant être rapidement remplacés par de nouvelles productions.
Une nouvelle norme en matière de menaces : comment la Russie intègre les drones au cœur de son arsenal militaire
Le bond technologique le plus radical et le plus rapide de la Russie s’est produit dans le domaine des systèmes sans pilote. Suivant l’exemple de l’Ukraine, Moscou a non seulement introduit de nouvelles armes, mais a également créé une branche distincte de ses forces armées : les troupes des systèmes sans pilote. Aujourd’hui, le rythme de production en Russie étonne même les analystes les plus aguerris : le pays agresseur produit des millions de drones tactiques par an.[8] La croissance de la production de grands systèmes de frappe «jetables» est particulièrement notable. En 2025, la Russie avait produit plus de 70 000 drones d’attaque, et des contrats pour au moins 100 000 unités supplémentaires ont été signés pour 2026. L’armée russe lance en moyenne 6 500 drones de ce type par mois au-dessus de l’Ukraine.
Mais il ne s’agit pas seulement de chiffres. L’armée russe a appris à opérer comme un mécanisme unique et rapide, basé sur le principe « apperçu – détruit ». Elle a intégré la reconnaissance (drones) à l’artillerie et aux missiles afin de pouvoir lancer des frappes presque immédiatement après l’acquisition de la cible. Les difficultés de la phase initiale d’une guerre, telles que le délai entre la détection de la cible et l’engagement, ont été surmontées avec succès. Moscou a créé un écosystème de formation complexe impliquant des établissements d’enseignement civils, des start-ups technologiques et des ressources gouvernementales, ce qui lui permet d’institutionnaliser les connaissances et d’adapter sa structure de forces aux besoins de la guerre moderne. Au rythme actuel, quelques années après la fin des hostilités, la Russie pourrait disposer d’un stock de millions de drones tactiques, constituant une menace directe pour les bases militaires de l’OTAN et les infrastructures critiques.
Le prix d’une machine militaire : des milliards d’investissements militaires dans un contexte de dégradation de l’économie civile
Le rétablissement du pouvoir de l’agresseur repose sur une militarisation profonde de l’économie. La Russie consacre 8 % de son PIB, soit 40 % de son budget fédéral, à ses besoins militaires. Bien que les dépenses nominales prévues pour 2026 s’élèvent à 180 milliards de dollars, ce chiffre ne reflète pas le pouvoir d’achat réel du Kremlin. La Russie payant la plupart de ses achats en roubles, à parité de pouvoir d’achat, le montant réel de ses dépenses militaires se situera entre 400 et 500 milliards de dollars. Ce sont ces ressources colossales qui permettent à Moscou de recruter plus de 400 000 soldats sous contrat chaque année.
Cependant, ce socle économique est gravement fragilisé. Avec un taux de chômage de 2,2 %, l’armée et les usines d’armement se disputent les mêmes travailleurs qualifiés. Le marché du travail est tellement saturé que le secteur civil fonctionne au ralenti. La Russie répare efficacement son matériel, mais une part importante de l’équipement des forces terrestres provient d’anciens stocks soviétiques. En utilisant ces réserves dès maintenant, la Russie épuise son potentiel de mobilisation future, car ces véhicules ne peuvent être facilement remplacés par de nouvelles productions. De plus, l’économie russe stagne depuis 2025 et les problèmes structurels sont exacerbés par les déficits budgétaires régionaux et l’inflation.
Le facteur humain : un déficit de professionnalisme et une culture de la coercition
La principale faiblesse de la future armée russe demeure la qualité de son personnel. Historiquement, la Russie a sous-financé ce domaine, privilégiant la technologie. La guerre en Ukraine a décimé le noyau professionnel des forces armées russes : selon les services de renseignement britanniques, le bilan des pertes russes s’élève à près de 500 000 morts, et des centaines de milliers de blessés graves. Parmi ces pertes figurent des milliers d’officiers expérimentés, indispensables à la conduite d’opérations d’envergure.
En conséquence, l’armée a adopté la tactique des « petites opérations », consistant à pénétrer les positions ennemies avec un ou deux soldats à la fois, au prix de pertes considérables. Si l’armée a appris à contrôler les chasseurs grâce aux drones, cela ne saurait compenser la perte de hauts commandants capables de mener des offensives d’envergure. De plus, les forces armées russes sont gangrenées par la corruption : des cas de pots-de-vin versés par des soldats pour éviter de combattre ont été recensés, et les rapports de combat sont falsifiés en masse. La Russie continue de privilégier la coercition brutale à la motivation professionnelle. Le problème majeur demeure l’absence d’un corps de sous-officiers influents ; dans les armées occidentales, il s’agit d’officiers subalternes expérimentés, capables de prendre des décisions autonomes au combat. L’armée russe est dépourvue de tels commandants, si bien que les soldats sont souvent incapables d’agir sans ordre direct d’un officier supérieur, ce qui rend l’ensemble de la structure lourde et organisationnellement plus faible que celle des armées de l’Alliance.
L’OTAN face à son reflet : des défis auxquels elle n’était pas préparée
Malgré son avantage technologique dans les airs et en mer, l’OTAN est confrontée à des défis pour lesquels ses forces armées n’étaient pas préparées. La Russie a adapté sa structure militaire et ses tactiques pour contrer l’émergence de l’OTAN. La principale préoccupation de l’Occident réside dans son manque d’expérience du combat sur un champ de bataille saturé de drones et de surveillance omniprésente.
L’entraînement des unités de drones ukrainiennes aux côtés des forces de l’OTAN a donné des résultats alarmants : les membres de l’Alliance ne savent pas comment opérer lorsque les drones sont bien plus nombreux que leurs effectifs et leur matériel [9]. Les forces terrestres de l’OTAN ne disposent pas de capacités de défense aérienne et de technologies anti-drones suffisantes pour protéger leurs formations. De plus, la Russie demeure la première puissance nucléaire et possède un avantage considérable en matière d’armes nucléaires tactiques, conçues pour compenser l’avantage conventionnel de l’OTAN. En l’absence de traités de contrôle des armements, cet arsenal représente une menace sérieuse pour toute crise future.
Conclusion : L’heure des décisions difficiles
La Russie a été et demeure un État en déclin. Cependant, ce processus d’érosion est lent et n’entravera pas le rétablissement de sa puissance militaire. Les forces armées russes demeurent l’instrument le plus puissant de Moscou, auquel elle recourt avec une régularité alarmante.
Pour dissuader un agresseur de retour, l’OTAN et les États-Unis doivent tirer les leçons de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine :
- Privilégier la quantité et la disponibilité (masse) : il est nécessaire de créer des écosystèmes complets combinant des développements de haute technologie coûteux avec un grand nombre de capteurs et d’armements simples et peu onéreux. Cela permettra de contrer la menace d’attaques massives de drones, capables de submerger toute défense aérienne moderne.
- Opérer des changements structurels audacieux : ne pas hésiter à remplacer les unités de reconnaissance traditionnelles par des équipes de drones, tout en œuvrant simultanément à l’augmentation des effectifs.
- Ne pas négliger la menace à long terme : même en cas de défaite de la Russie, Washington et ses alliés ne peuvent se permettre de cesser d’investir dans leur propre réarmement
Les forces armées russes de 2026 représenteront un défi différent de celui de l’armée russe qui a déclenché la guerre en 2022. Elles sont brutales, adaptables et prêtes à subir des pertes considérables pour atteindre leurs objectifs. La seule question qui se pose est de savoir si l’Alliance entamera dès aujourd’hui de véritables préparatifs pour contrer ce défi.
Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales
Collage : https://ndu.kr.ua/
Notes :
[1] La situation démographique en Russie est en proie à une crise systémique profonde, qui s’aggrave rapidement et est catalysée par la guerre à grande échelle contre l’Ukraine. Le pays agresseur est confronté à une baisse critique du taux de natalité, à un vieillissement accéléré de sa population et à une pénurie sans précédent d’hommes en âge de travailler. Face à ces tendances sociales catastrophiques, le Kremlin a même eu recours à la classification des données officielles sur les naissances et les décès.
[2] La plupart des analystes occidentaux et ukrainiens de premier plan, ainsi que les services de renseignement, estiment que la Russie est capable de rétablir son potentiel militaire au niveau d’une menace sérieuse (en particulier pour les pays de l’OTAN) dans les 5 à 7 ans suivant la fin des hostilités. Parallèlement, il existe des prévisions à la fois plus alarmistes (radicales) et plus prudentes, selon l’état de l’économie russe, le rythme des réformes et les sanctions occidentales. Par exemple, le commandant des forces terrestres de la Bundeswehr, le lieutenant-général Christian Freiding, estime que la Russie se rétablit beaucoup plus rapidement. Selon ses estimations, d’ici 2029, les forces armées russes seront pleinement préparées à mener une agression conventionnelle contre les pays de l’OTAN. Le commandant en chef des forces de défense estoniennes, le lieutenant-général Andrus Merilo, prévient quant à lui que la Russie pourrait partiellement retrouver sa capacité opérationnelle dès 2027. Il note que Moscou réforme son armée, même en situation de combat, en créant de nouvelles unités dans les districts militaires de Leningrad et de Moscou.
[3] La Russie augmente officiellement et de manière constante les effectifs autorisés de ses forces armées, mettant en œuvre une vaste réforme de son armée. En 2026, Vladimir Poutine a signé à trois reprises des décrets augmentant les effectifs de l’armée russe : en mars et en juin, et le plus récent, daté du 27 juillet, fixant un nouvel objectif de 2 426 000 hommes, dont 1 535 000 militaires. Avant l’invasion à grande échelle, ce chiffre dépassait à peine un million.
[4] En 2026, les dépenses militaires de la Russie ont atteint un niveau historique : au cours du seul premier trimestre, 5 910 milliards de roubles (environ 83,2 milliards de dollars) ont été consacrés à la défense et à la guerre, soit 46 % des dépenses fédérales totales du pays. Les dépenses militaires effectives en début d’année représentaient 12 % du PIB russe. Les dépenses réelles du Kremlin sont nettement supérieures aux budgets officiellement déclarés. Selon le Service fédéral de renseignement allemand, la Fédération de Russie dissimule ses projets de défense sous l’appellation de projets de construction, sociaux ou informatiques.
[5] La mise en place de cette nouvelle structure s’est achevée en novembre 2025. Le colonel général Denis Lyamin, ancien chef d’état-major du district militaire central, a été nommé chef des troupes des systèmes sans pilote.
[6] La nouvelle version est le T-90M2 « Rivok-1 » (Objet 188M2). Considérée comme une évolution du T-90M « Proryv », elle intègre des éléments de ciblage et de protection de nouvelle génération et sa production est prévue dans les prochaines années. De plus, le système de protection active «Arena-M» et des modules complémentaires («barbecues») de protection contre les drones FPV sont intégrés aux chars T-90M de base. [7] Selon la Direction principale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien, Pyongyang a transféré 40 missiles balistiques «KN-23» et «KN-24» supplémentaires à la Russie début août 2026. Moscou s’attend à recevoir au total jusqu’à 120 missiles de ce type et 6 lanceurs. Par ailleurs, la Corée du Nord a commencé à déployer sa propre unité de missiles dans la région de Voronej.
[8] D’après les services de renseignement ukrainiens et des estimations internationales, la Russie prévoit de produire 7,3 millions de drones FPV en 2026, soit environ 3 millions de plus que l’année précédente. De plus, le nombre total de drones de différents types et de munitions que la Russie entend produire ou utiliser cette année est estimé entre 7 et 9 millions d’unités.
[9] En avril-mai 2026, lors de l’exercice conjoint de l’OTAN « Combined Resolve » sur le terrain d’entraînement de Hohenfels en Allemagne, des opérateurs de drones ukrainiens de la 412e brigade des forces de systèmes sans pilote « Nemesis » ont infligé une défaite écrasante simulée aux véhicules blindés et aux systèmes de contrôle américains grâce à l’utilisation massive de drones de manœuvre.