Le Bélarus se prépare-t-il à la guerre ? Que cache cette façade ?
Pour la République du Bélarus, la complexité de la situation internationale accroît les risques de politique étrangère et fait peser de nouvelles menaces sur sa sécurité nationale. Le coût, pour Minsk, du soutien continu à l’agression russe contre l’Ukraine, ainsi que des possibles actions hybrides ou directes du Kremlin contre les pays du flanc oriental de l’OTAN, augmente fortement. Lors de la 86e réunion du Conseil des ministres de la Défense de la Communauté des États indépendants (CEI), qui s’est tenue à Moscou le 2 avril, le ministre bélarusse de la Défense, V. Khrenin, a fait part de son analyse de la situation. Selon lui, « les défis et les menaces dans la zone de sécurité collective d’Europe de l’Est ont pris une ampleur considérable. L’Alliance atlantique poursuit ses préparatifs ciblés en vue d’une guerre, déclarant être effectivement prête à résoudre une confrontation armée dans les années à venir. Les États membres de l’OTAN limitrophes de la République du Bélarus ont quadruplé, voire quintuplé, leurs dépenses militaires au cours des dix dernières années et n’ont pas l’intention de s’arrêter là.» Parallèlement, la partie bélarusse, fidèle à sa tradition, n’invoque pas l’agression russe comme motif du renforcement des capacités de défense de l’OTAN.
Pour justifier leur position, les autorités biélorusses invoquent la série d’exercices Sword 2026 (avril-mai 2026), auxquels participent les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, et qui couvre le Grand Nord, la région baltique et la Pologne. Ces exercices comprennent les opérations interconnectées Saber Strike, Immediate Response et Swift Response, ainsi que l’exercice polonais de poste de commandement stratégique « Kraj », qui simule le déclenchement d’un conflit armé depuis l’est (Russie et Biélorussie) et les actions de l’État dans les premières heures de la crise.
Un autre indicateur, que la Biélorussie considère comme une menace croissante, est la mise en œuvre d’un vaste projet de l’OTAN visant à garantir la mobilité militaire (le « Schengen militaire ») : la création d’une architecture de transport et de logistique intégrée avec quatre corridors multimodaux (centre : Pays-Bas – Allemagne – Pologne ; Allemagne – Pologne – Lituanie – Estonie ; sud-est : Italie – Adriatique – Balkans – Roumanie). qui relient routes, voies ferrées, ports et aéroports. Toutes ces mesures visent à accélérer le déploiement d’importantes forces de l’OTAN près des frontières russo-biélorusses, mais leur mise en œuvre est conçue sur le long terme. Les autorités biélorusses et russes interprètent la création de ce réseau non comme un projet logistique, mais comme la préparation d’une tête de pont offensive.
De leur côté, la Russie et le Bélarus achèvent la mise en œuvre de deux programmes, en tenant compte des difficultés rencontrées lors de la première phase de la campagne militaire russe contre l’Ukraine depuis le territoire biélorusse :
- « Amélioration des infrastructures militaires destinées à un usage conjoint pour soutenir le groupement régional de troupes (forces) de la République du Bélarus et de la Fédération de Russie.»
- « Modernisation des infrastructures logistiques destinées à un usage conjoint pour soutenir le groupement régional de troupes (forces) de la République du Bélarus et de la Fédération de Russie.»
Il convient de noter qu’un examen complet de l’état de préparation au combat des forces armées a été mené au Bélarus les 16 et 17 avril. Le ministre de la Défense, V. Khrenin, a déclaré que cet entraînement offrait un aperçu complet, s’appuyant sur les exemples des commandements opérationnels Ouest et Nord-Ouest, de la capacité des forces armées biélorusses à repousser une agression qui, selon lui, demeure une possibilité sur le continent européen. Il convient de noter que la zone de responsabilité de ces commandements opérationnels englobe les directions opérationnelles lituanienne et polonaise. L’objectif était donc de réduire de moitié au moins le temps de planification et de préparation d’une opération de défense. Lors de cette inspection approfondie, une attention particulière a été portée à l’amélioration de la capacité de survie des unités face aux opérations actives de groupes de sabotage et de reconnaissance, ainsi que des drones, en tenant compte des enseignements de la guerre russo-ukrainienne.
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les dirigeants ukrainiens aient estimé que, face à l’incapacité des forces russes à prendre l’initiative sur le front, la Russie pourrait de nouveau tenter d’utiliser le territoire biélorusse comme base d’une attaque. En particulier, une réunion conjointe du KGB biélorusse et du Service de renseignement extérieur russe (SVR), qui s’est tenue à Kaliningrad le 15 avril, a porté sur la coordination des actions de la Russie et du Bélarus et la synchronisation des évaluations de la sécurité mondiale et régionale.
Parallèlement, le régime biélorusse poursuit la militarisation de la société. Alexandre Loukachenko a signé le décret n° 132 relatif à la conscription des officiers de réserve n’ayant effectué aucun service militaire. De plus, sur ordre du ministère de l’Éducation, les élèves de seconde biélorusses participeront en mai à des stages de formation pratique de dix jours afin d’approfondir leurs connaissances et de mettre en pratique leurs compétences dans le cadre du cours « Préparation au service militaire et formation médicale ».
Les actions du régime biélorusse indiquent que Minsk poursuit une tactique d’« incertitude armée ». Le renforcement de son potentiel militaire vise à créer un tremplin pour une éventuelle agression alliée et à garantir la stabilité intérieure du régime. Selon cette logique, les forces de sécurité serviront simultanément d’instrument d’escalade extérieure et de répression des troubles intérieurs en cas d’escalade des tensions régionales et de détérioration de la situation politique intérieure.
En réalité, ces scénarios ne s’excluent pas mutuellement. Le système d’administration publique biélorusse éprouve généralement des difficultés à résoudre des problèmes complexes et multiformes, et la détermination des principaux décideurs, en situation d’incertitude réelle, pourrait ne pas être aussi inébranlable qu’il n’y paraît. La structure verticale du pouvoir en Biélorussie est efficace sous une pression statique, mais face à une crise dynamique, lorsque le choix se résume à obéir à Moscou ou à risquer une confrontation directe avec l’OTAN/l’Ukraine, le système risque de s’effondrer. Ce n’est pas un hasard si Alexandre Loukachenko a reconnu son incapacité, dans les circonstances actuelles, à prédire l’évolution de la situation internationale à court terme. Minsk poursuit donc en réalité les deux scénarios, espérant repousser sa décision à un avenir lointain, lorsque des circonstances pourraient minimiser les coûts de l’un ou de l’autre. La mise en œuvre simultanée des deux scénarios vise à éviter le « moment du choix », le plus dangereux pour le régime.
En avril 2026, la plupart des experts estiment faible la probabilité d’une invasion terrestre à grande échelle par les forces armées biélorusses. De manière générale, les actions du Bélarus sont perçues non comme la préparation d’une attaque indépendante, mais comme une dissuasion stratégique de l’OTAN et la création des infrastructures nécessaires à une éventuelle réutilisation du territoire biélorusse par les troupes russes. La principale menace demeure la possibilité pour la Russie d’utiliser le Bélarus pour immobiliser les forces armées ukrainiennes, mener d’éventuelles frappes à distance et préparer des provocations sous faux drapeau. Pour le Kremlin, il est essentiel de maintenir une incertitude permanente à ses frontières nord, en utilisant l’activité militaire sur le territoire biélorusse comme outil de pression informationnelle et psychologique, ainsi que comme démonstration de force. De plus, les déclarations de Loukachenko concernant sa volonté d’utiliser des armes nucléaires tactiques contre la Pologne, l’Ukraine et les États baltes doivent être perçues comme une nouvelle tentative de chantage à l’encontre des pays voisins et une remise en cause directe de l’architecture mondiale de non-prolifération.
Ces arguments démontrent que derrière la façade de la militarisation agressive du Bélarus se cache moins la préparation d’une offensive « victorieuse » qu’une crise de survie du régime et sa transformation éventuelle en un instrument au service du Kremlin, lui permettant d’entraîner le pays dans la guerre.
Pour l’Ukraine, le territoire bélarusse demeure une zone de fortes tensions, exigeant une analyse précise et des calculs rigoureux sans alimenter la panique. Dans ce contexte, les déclarations du président ukrainien V. Zelenskyy témoignent d’une dissuasion stratégique face à l’agression du régime bélarusse, dont le coût pourrait être si élevé qu’il menacerait son existence même.
Maria Gutsalo,
experte en sécurité politique,
doctorante en sciences politiques
Collage : Glavred