Quo Vadis [1], QUAD ?
Le Dialogue quadrilatéral de sécurité, communément appelé QUAD [2], est une coalition de quatre pays de la région indo-pacifique (ou ayant des intérêts stratégiques dans cette région) : l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis.
Le QUAD a été créé en 2004 pour faire face aux conséquences des catastrophes naturelles dans l’océan Indien. Le dialogue a été officiellement instauré en 2007 par le Premier ministre japonais Shinzo Abe, avec le soutien du vice-président américain Dick Cheney, du Premier ministre australien John Howard et du Premier ministre indien Manmogan Singh. En 2008, suite au retrait de l’Australie, le QUAD a cessé ses activités [3].
En 2017, durant le premier mandat de Donald Trump, ses activités ont été relancées et, depuis, le QUAD s’est concentré sur la promotion d’une région indo-pacifique « libre, ouverte et inclusive ». Selon les déclarations officielles, le QUAD prône le développement d’un partenariat fondé sur des valeurs et des intérêts partagés : l’État de droit, la liberté de navigation, le respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté, le règlement pacifique des différends territoriaux et le libre-échange. En réalité, et cela n’est un secret pour personne, l’objectif principal de cette association est de freiner les ambitions de la Chine dans la région indo-pacifique. Pékin, de son côté, critique vivement le QUAD, cherchant constamment à discréditer, ridiculiser ou «édulcorer» cette initiative.
Parallèlement, des tensions sont apparues entre les membres du QUAD en 2025, notamment entre Washington et New Delhi au sujet des négociations commerciales [4] et des importations de pétrole russe par l’Inde. Les pays de l’Indo-Pacifique ont également exprimé leur inquiétude face à la militarisation croissante de la compétition entre grandes puissances. Ils se sentent contraints de choisir entre la coopération et le commerce avec la Chine, d’une part, et la coordination des politiques avec les partenaires et alliés des États-Unis, d’autre part.
Le sommet des dirigeants du QUAD, prévu en Inde fin 2025 et auquel devait participer le président américain Donald Trump, n’a finalement pas eu lieu. Cela était principalement dû à la montée des tensions entre les deux pays, ainsi qu’aux informations selon lesquelles Trump avait annulé son voyage prévu à New Delhi.
L’éventualité d’un élargissement du QUAD à un format QUAD-plus, incluant d’autres partenaires régionaux [5], semble de plus en plus probable, bien que les analystes décrivent la dynamique actuelle comme entrant dans une période de « pause stratégique » suite aux reports des réunions de haut niveau.
Néanmoins, le potentiel de renforcement des interactions entre les membres du QUAD et d’amélioration de son rôle en tant que pilier essentiel de la coopération sécuritaire, économique et diplomatique demeure prometteur.
Renaissance du QUAD
L’optimisme quant à la future coopération du QUAD repose sur trois facteurs principaux : la revitalisation des relations bilatérales entre ses membres, l’affirmation de la position de Pékin dans la région et le solide héritage historique qui sous-tend cette initiative.
Relations bilatérales : Les États-Unis ont renforcé leurs relations bilatérales avec tous leurs partenaires du QUAD.
États-Unis-Inde. Malgré des désaccords ponctuels et parfois houleux sur le commerce, le rôle de Washington dans la médiation du cessez-le-feu de mai 2025 entre le Pakistan et l’Inde, et les importations de pétrole russe, les deux pays ont déployé des efforts considérables pour rétablir leur partenariat. Washington et New Delhi ont procédé à un échange d’envoyés afin de promouvoir des liens plus étroits [6]. Cette évolution était attendue, les deux pays partageant trop d’intérêts communs pour permettre à leur partenariat de s’effriter [7].
Début février 2026, les États-Unis et l’Inde sont parvenus à un accord de principe sur un vaste accord commercial, dont la signature était prévue en mars 2026 [8]. Cet accord prévoit une augmentation de plus de 500 milliards de dollars des achats indiens d’énergie, d’aéronefs et de microprocesseurs, ainsi qu’une réduction à 18 % des droits de douane américains sur les textiles et les diamants indiens. L’Inde s’est engagée à réduire ses achats de pétrole russe et à abaisser ses propres barrières commerciales.
États-Unis-Australie. La visite du Premier ministre australien Anthony Albanese à Washington en octobre 2025 a réaffirmé l’engagement ferme des deux pays envers leur partenariat stratégique, pierre angulaire des relations américano-australiennes depuis la Seconde Guerre mondiale. Les inquiétudes concernant l’avenir d’AUKUS [9], important programme multinational de coopération en matière de défense et partie intégrante de la stratégie de sécurité nationale australienne, se sont considérablement atténuées. Par ailleurs, un accord stratégique sur l’extraction et le traitement des minéraux critiques a été un résultat clé de cette visite.
États-Unis-Japon. L’élection de Sanae Takaichi au poste de Première ministre du Japon en octobre 2025 marque un tournant politique majeur. Sa position intransigeante envers la Chine, son soutien à l’indépendance de Taïwan, ses efforts pour développer la coopération avec la Corée du Sud et le renforcement des liens économiques et de sécurité avec Washington ont consolidé l’alliance nippo-américaine. Elle continue de soutenir le concept d’une région indo-pacifique libre et ouverte et la participation du pays au QUAD, malgré les pressions politiques internes.
Le président Trump a réaffirmé son soutien à la coopération régionale, comme en témoignent ses visites au Japon, en Malaisie et en Corée du Sud fin 2025, que les gouvernements de ces pays ont jugées fructueuses et très précieuses.
Le facteur chinois
La Chine a de nouveau lancé une campagne active de « diplomatie du loup guerrier »[10]. Pékin a notamment concentré ses efforts sur le Japon, menant une série d’actions agressives. Celles-ci comprennent des manœuvres navales, des attaques verbales virulentes et des mesures telles que l’arrêt du tourisme à Tokyo et l’interdiction faite aux artistes japonais de se produire en Chine. L’activité maritime de la Chine s’intensifie dans toute la région. À mesure que Pékin se montre plus affirmé, la probabilité que les membres du QUAD réagissent en renforçant leur coopération publique augmente.
Le président Trump a démontré un engagement ferme à parvenir à un accord avec la Chine, et Washington souhaite vivement le finaliser ce printemps. Dans le même temps, il est clair que les États-Unis renforcent leur engagement militaire dans la région, soutiennent Taïwan, rivalisent avec la Chine dans les technologies de pointe et le domaine spatial, et s’efforcent de briser le monopole chinois sur les chaînes d’approvisionnement et la production manufacturière essentielles.
La stratégie de défense nationale et la stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump privilégient la dissuasion de la Chine par la force, mais soulignent également l’importance de la défense intérieure et du partage des responsabilités avec les alliés. De plus, ces documents insistent sur le fait que la sécurité et la prospérité des États-Unis sont indissociables de leur capacité à s’engager avec fermeté et à promouvoir un commerce équitable dans la région indo-pacifique, afin d’empêcher toute domination régionale par un adversaire, tout en favorisant des liens économiques stables.
Quels que soient les accords conclus, la rivalité entre les États-Unis et la Chine persistera, et le QUAD continuera de jouer un rôle crucial dans ce contexte complexe.
Une vision à long terme pour la région indo-pacifique
La position du Japon au sein du QUAD – et sa position vis-à-vis de la Chine – a été considérablement renforcée à la suite des élections anticipées du 8 février 2026. Le Parti libéral-démocrate (PLD) du Premièr Ministre Sanae Takaichi a obtenu une majorité historique des deux tiers à la Chambre basse [11], une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce résultat confirme de manière convaincante la fermeté de la position sécuritaire du Premièr Ministre, qui fait écho à l’approche de feu Shinzo Abe et s’aligne étroitement sur celle du président Donald Trump. L’héritage de Shinzo Abe continue de façonner l’architecture stratégique de la région. Son plaidoyer pour une région indo-pacifique libre et ouverte a fourni à la fois la justification et le fondement des activités du QUAD et la légitimité de ses initiatives. Ce dirigeant japonais a sans doute été le premier chef d’État étranger à soutenir le leadership mondial du président Donald Trump, et la relance du QUAD a été l’une des premières et des plus importantes réussites internationales de l’actuel occupant.
Durant son second mandat, le président Donald Trump s’efforce de se positionner comme un artisan de la paix et unificateur. Le QUAD offre des opportunités précieuses pour soutenir ces objectifs, notamment en jetant les bases d’un renforcement de la sécurité économique, qui demeure une priorité absolue pour le dirigeant américain.
À l’approche de la fin du second mandat de chaque président américain, la construction de son héritage revêt une importance croissante. Donald Trump considère la paix par la force et la prospérité économique américaine comme les pierres angulaires de son héritage. Le QUAD lui offre l’opportunité de mettre en valeur ses propres réalisations et d’honorer l’héritage de Shinzo Abe.
Mission du QUAD en Asie du Sud-Est
L’un des principaux objectifs du QUAD, qui renforce sa présence dans la région, est d’étendre la sécurité économique et physique tout en préservant la confiance de ses partenaires régionaux. Par le passé, le QUAD a clairement affirmé que son objectif n’est pas de s’opposer directement à la Chine, mais de promouvoir la stabilité dans un cadre libre et ouvert. C’est pourquoi ses activités comprennent généralement diverses initiatives pacifiques. Cette approche a permis aux partenaires de se présenter comme un groupe qui ne cherche pas à s’opposer à la Chine. Toutefois, si cette stratégie a contribué à renforcer la confiance au sein du partenariat, elle s’est avérée moins efficace pour contrer les actions déstabilisatrices et agressives de Pékin dans la région.
La tâche actuelle du QUAD consiste à mettre en œuvre des mesures renforcées de sécurité économique et de défense, mais cela doit se faire de manière à rassurer les autres partenaires régionaux quant au renforcement de la stabilité régionale.
Compte tenu de la situation actuelle des activités du QUAD, les analystes occidentaux envisagent les scénarios suivants.
Le scénario le plus probable : un accord commercial entre les États-Unis et l’Inde dynamise la prochaine phase de développement du QUAD
La prochaine étape majeure pour le QUAD sera probablement le sommet des dirigeants des États membres, reporté à New Delhi. Cette réunion, prévue à une date ultérieure, est conditionnée par la signature d’un accord commercial bilatéral entre les États-Unis et l’Inde afin de résoudre les problèmes en cours mentionnés précédemment.
La conclusion d’un accord commercial entre les États-Unis et l’Inde devrait rétablir la confiance au plus haut niveau et donner un nouvel élan au développement du QUAD. Les partenaires s’orienteront notamment vers des initiatives liées à la sécurité économique, telles que la coopération en matière d’investissement, la coordination dans l’extraction et le traitement des minerais stratégiques, ainsi que la coopération en matière de défense.
Évolution probable du modèle QUAD+
Le QUAD cherchera vraisemblablement à attirer de nouveaux partenaires. Cette approche ne contraindra pas les pays à choisir entre Pékin et le QUAD, mais créera plutôt un cadre leur permettant de développer leurs propres économies et leur propre sécurité grâce à une coopération volontaire.
Une expansion rapide ou formelle du modèle QUAD+ avec l’intégration de nouveaux membres permanents est peu probable dans un proche avenir. Cela s’explique en grande partie par les sensibilités régionales, notamment les inquiétudes liées à une militarisation perçue et aux pressions exercées sur l’une ou l’autre partie.
Scénario le moins probable : Ralentissement du développement du QUAD
Un ralentissement prolongé, voire un déclin, du développement du QUAD pourrait survenir si la signature de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde était bloquée, exacerbant les tensions bilatérales et conduisant au report (ou à l’annulation) du sommet de New Delhi. Dans ce cas, le QUAD pourrait rester fonctionnel, mais de manière discrète, se concentrant sur les résultats des groupes de travail (comme la lutte contre le terrorisme) sans avancées significatives au niveau des dirigeants ni dans un format élargi.
Vladimir Palivoda,
Expert en relations internationales
Expert en relations internationales
Notes :
[1] Quo Vadis ? est une expression latine signifiant « Où vas-tu ? ». Elle fait référence à la phrase prononcée par l’apôtre Pierre à Jésus-Christ lors de son départ de Rome pendant la persécution des chrétiens par l’empereur Néron.
[2] QUAD est l’acronyme de Dialogue quadrilatéral de sécurité (Quadrilateral Security Dialogue.).
[3] L’Australie a officiellement mis fin à sa participation au QUAD à l’initiative du gouvernement du Premier Ministre Kevin Rudd. Canberra cherchait à approfondir ses liens économiques et diplomatiques avec Pékin, tandis que la Chine s’opposait fermement au QUAD, y voyant une tentative de limiter son influence dans la région. En 2007, le principal instigateur du QUAD, le Premier ministre japonais Shinzo Abe, a démissionné. Sans son soutien et face aux doutes de l’Inde quant à la faisabilité de l’alliance, le nouveau gouvernement australien n’a pas jugé utile de poursuivre sa participation à ce format. De plus, l’administration de George W. Bush était concentrée sur les questions économiques intérieures et manifestait peu d’intérêt pour le développement du QUAD.
[4] Les principaux points de désaccord concernent les différends tarifaires, l’incertitude juridique et la nécessité de réévaluer les stratégies commerciales des deux pays suite à la décision de la Cour suprême des États-Unis invalidant les droits de douane massifs imposés par le président Donald Trump à l’échelle mondiale, ce qui a entraîné des retards et des complications dans les négociations commerciales.
[5] Les États-Unis souhaitent inclure la Corée du Sud, le Vietnam et la Nouvelle-Zélande dans ce format.
[6] L’ancien ministre des Affaires étrangères, Vinay Mohan Kwatra, a été nommé ambassadeur de l’Inde aux États-Unis, et l’ancien conseiller à la Maison-Blanche du président Donald Trump et directeur de l’Office of Personnel Management, Sergio Gore (né Sergei Gorokhovsky), a été nommé ambassadeur des États-Unis en Inde. Il a également été nommé envoyé spécial pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale.
[7] Les États-Unis et l’Inde entretiennent un partenariat stratégique de défense en plein développement, couvrant un large éventail de domaines. Washington et New Delhi ont signé un accord-cadre définissant les mécanismes de coordination des décisions en matière de défense entre les deux pays. Un document clé est le Mémorandum d’entente sur les échanges logistiques qui permet aux deux parties d’utiliser leurs bases militaires respectives pour le soutien logistique, améliorant considérablement la réactivité et la mobilité des troupes. Les États-Unis sont l’un des principaux partenaires de l’Inde pour la conduite d’exercices militaires conjoints impliquant différentes branches des forces armées. Au cours des deux dernières décennies, les États-Unis sont devenus l’un des principaux fournisseurs d’équipements de défense de l’Inde. Cette coopération englobe non seulement les ventes, mais aussi la production et le développement conjoints de technologies de défense, soutenant ainsi le secteur de la défense indien et favorisant le progrès technologique. En novembre 2025 s’est tenue la 22e réunion du Groupe de coopération militaire États-Unis-Inde, au cours de laquelle de nouveaux domaines de coopération ont été abordés, notamment la cybersécurité, la défense antimissile et le renseignement.
[8] Le 10 février 2026, la Cour Suprême des États-Unis a jugé illégaux les droits de douane imposés par l’administration Trump, notamment les droits d’importation massifs en vigueur depuis avril 2025. Face à cette décision, l’Inde a reporté l’envoi d’une délégation commerciale à Washington, en raison de l’incertitude qui planait sur les futures modalités de l’accord. Les négociations pourraient reprendre une fois les questions tarifaires résolues et les nouvelles conditions définies. La date précise de cette reprise est inconnue.
[9] AUKUS est l’acronyme de Australia, United Kingdom, and United States (Australie, Royaume-Uni et États-Unis). Il s’agit d’un pacte de défense trilatéral établi par l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis en septembre 2021.
[10] La « diplomatie du loup guerrier » désigne une politique étrangère affirmée, souvent agressive et fortement nationaliste, adoptée par les diplomates chinois à la fin des années 2010 et au début des années 2020 pour contrer les critiques occidentales et promouvoir les intérêts chinois. Son nom est tiré du film d’action chinois populaire « Wolf Warriors ».
[11] Avec un si grand nombre de voix, le Parti libéral-démocrate et son chef, Sanae Takaichi, peuvent faire passer n’importe quelles lois, en ignorant l’avis de la chambre haute du Parlement, et soulever également la question de la modification de la constitution.