Divulgation de renseignements stratégiques : un nouvel outil diplomatique ?
Ces dernières années, nous avons observé de plus en plus de cas de divulgation d’informations de renseignement classifiées par des États au public ou à des groupes spécifiques de destinataires (alliés, organisations internationales). Ces actions visent non seulement à dissuader des adversaires potentiels d’attaquer, mais aussi à influencer la conscience et l’état d’esprit de la communauté internationale. D’une part, cela peut contribuer à la constitution de coalitions contre des actions perçues comme hostiles ou déstabilisatrices, mais, d’autre part, cela soulève de sérieuses questions quant à la politisation du renseignement, à la protection des sources et aux conséquences à long terme de la divulgation de secrets d’État.
Ce phénomène a été analysé, entre autres, par Joakim Brattvoll, expert spécialisé en politique de sécurité étrangère et en Russie, à l’Institut norvégien d’études de défense, et Ben Scott, Conseiller principal au Collège de sécurité nationale [1]. Dans leurs publications, ils ont présenté l’évolution du phénomène de divulgation d’informations de renseignement stratégique et ils ont analysé les principaux objectifs, risques et conséquences futures. Leurs analyses soulignent le rôle croissant que joue l’utilisation publique des informations de renseignement dans les relations internationales.
Le secret comme fondement
Traditionnellement, les informations du renseignement restaient cachées au public. Les services de renseignement (surtout dans les démocraties) étaient chargés d’aider les décideurs politiques en leur fournissant des analyses, des prévisions et des conclusions leur permettant de prendre des décisions éclairées en matière de sécurité. La divulgation de ces informations était considérée comme exceptionnelle, et n’intervenait généralement que de nombreuses années plus tard (par exemple, des documents déclassifiés rétroactivement).
Pendant la Guerre froide, des cas de divulgation sélective de données de renseignement ont été observés, comme lors du conflit américano-soviétique de 1962 au sujet de la crise des missiles de Cuba [2] ou de la diffusion d’images satellites censées prouver les intentions militaires de l’adversaire. Cependant, l’idée dominante était que le renseignement devait être considéré comme la « dernière ligne » de défense d’un État, et que seuls des fragments d’informations ou de preuves devaient être divulgués afin de protéger ses propres sources.
Depuis la fin de la Guerre froide, l’architecture de sécurité a évolué, ce qui, combiné au développement des technologies modernes, a redéfini le rôle des services de renseignement. Ils sont de plus en plus confrontés au défi de réagir rapidement aux menaces hybrides, aux cyberattaques et à la propagande sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte, la divulgation de données de renseignement clés peut contribuer à prendre l’avantage dans les guerres de l’information ou à fédérer les alliés.
La guerre en Ukraine : une avancée majeure dans l’utilisation des renseignements
Selon les conclusions de Joakim Brattvoll, publiées dans la NATO Review-2024, les événements liés à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 ont marqué un tournant dans la politique moderne de divulgation d’informations secrètes. Le 3 décembre 2021, le journal américain Washington Post a publié des rapports de renseignement confidentiels indiquant que la Russie préparait une offensive militaire de grande envergure en Ukraine, impliquant jusqu’à 175 000 soldats. Cette publication, comme l’a souligné le magazine Time, a marqué le début d’une campagne d’information sans précédent menée par le Royaume-Uni et les États-Unis, visant à divulguer publiquement des informations classifiées afin de contrer la propagande russe et d’alerter le monde sur les intentions agressives du président russe Vladimir Poutine. Le 23 février 2022, selon BBC News, les services de renseignement américains et britanniques avaient publié huit séries d’informations révélant les plans russes d’invasion de l’Ukraine. Cette opération était sans précédent par son ampleur, sa fréquence et l’utilisation stratégique d’informations classifiées. À l’époque, les agences de renseignement choisissaient rarement de divulguer des informations aussi vastes au public, le principe fondamental du renseignement étant de garder secrètes les sources et les méthodes.
L’adoption d’une nouvelle approche du partage de renseignements avait des objectifs stratégiques clairement définis. L’objectif initial était de dissuader la Russie d’envahir l’Ukraine en détruisant l’élément de surprise, mais après l’échec de cette tentative, l’accent a été mis sur le renforcement de l’unité entre les alliés de l’OTAN. La publication de ces informations a permis à la communauté internationale de réagir plus rapidement et aux pays de l’OTAN de coordonner plus facilement leurs actions diplomatiques et militaires. Les agences de renseignement américaines et britanniques ont ensuite commencé à divulguer des détails supplémentaires, notamment des données et des analyses satellitaires confirmant la préparation de la Russie à l’attaque. Cependant, comme le décrit Ben Scott dans son article publié dans Lawfare Media-2024, les communications publiques des responsables américains fondées sur des données de renseignement ont conduit à une mobilisation rapide des alliés de l’OTAN et de l’Union européenne, accélérant notamment la coordination des sanctions et la planification de l’aide militaire à l’Ukraine. Si cette divulgation n’a pas empêché l’invasion elle-même, elle a indéniablement contribué à consolider le soutien occidental et à créer un front commun.
Comme le souligne Joakim Brattvoll, la stratégie de partage public de renseignements ne se limite pas au conflit russo-ukrainien. Ces dernières années, des données ont également été publiées, par exemple sur les capacités militaires de la Chine dans le détroit de Taïwan et les activités de l’Iran au Moyen-Orient. L’objectif peut être de contrer rapidement la propagation de la propagande ennemie ou de dissuader des agresseurs potentiels en démontrant que leurs mouvements sont étroitement surveillés.
Objectifs et motivations de la divulgation
Dans de nombreux cas, la motivation principale est de prévenir un conflit armé en révélant que les intentions de l’ennemi sont connues et que l’effet de surprise est impossible. Unir les alliés : La publication de renseignements peut rassurer les partenaires et le public quant à la réalité d’une menace, renforçant ainsi la cohésion de la coalition et facilitant une action coordonnée.
Lutte contre la désinformation : À l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, la divulgation rapide de faits (comme une opération sous fausse bannière [3]) peut démoraliser un ennemi et le priver d’un outil de propagande.
Création d’une image de confiance : Comme le souligne Ben Scott, un État qui choisit de déclassifier certaines données peut montrer qu’il « dispose d’informations crédibles et est prêt à défendre la vérité ».
Risques et dilemmes
Politisation du renseignement. Brattwall et Scott, ainsi que les anciens agents de la CIA David Gio [4] et Michael Morell [5], qui ont commenté le sujet, mettent en garde contre le danger que les divulgations puissent rapidement devenir des outils politiques. Les décideurs gouvernementaux peuvent sélectionner les informations qui renforcent leur message de propagande tout en omettant d’autres éléments clés. Il en résulte une image publique déformée qui compromet la réputation de neutralité des
analyses de la communauté du renseignement.
Protection des sources et des méthodes. Toute déclassification comporte le risque de révéler la manière dont les données ont été obtenues. Cela pourrait entraîner l’exposition de sources de renseignement humain (HUMINT), des pertes d’infrastructures technologiques (SIGINT, satellites) ou la divulgation de méthodes d’analyse du renseignement. Par conséquent, un adversaire pourrait modifier son comportement et compliquer la collecte d’informations supplémentaires par la communauté du renseignement.
Désinformation et guerre de l’information. Si la divulgation peut être efficace pour déjouer le discours de l’ennemi, elle risque de semer la confusion dans la sphère publique si elle est utilisée sans discernement ou de manière excessive. Comme le souligne Brattvoll, la quantité toujours croissante de données, les fuites massives (comme l’affaire Edward Snowden [6]) et l’utilisation de l’intelligence artificielle pour générer des « fake news » et des robots rendent la situation informationnelle plus complexe. Le public pourrait finir par croire que chaque information est de la propagande, même si elle repose sur des renseignements vérifiés.
Actions recommendées par des experts
Maintenir le professionnalisme et l’objectivité. Ben Scott souligne la nécessité de garanties institutionnelles pour garantir que les services de renseignement puissent opérer en dehors des limites d’une politique partisane à courte vue. Il faut veiller à ce que les décisions de divulgation d’informations ne soient pas
prises au hasard, mais reposent sur une analyse des implications pour les sources et les méthodes, ainsi que sur une compréhension complète de l’impact sur les alliés.
Formaliser les procédures de déclassification. Comme le souligne Joakim Brattvoll, le nombre croissant de demandes de « déclassification » devrait inciter les gouvernements à établir des procédures claires dans lesquelles les experts en sécurité et en droit jouent un rôle clé. L’objectif est d’éviter les situations où des informations sont divulguées pour des raisons purement politiques ou personnelles.
Renforcer la coopération entre alliés. L’objectif principal de la divulgation d’informations étant d’unir les partenaires, les États devraient s’efforcer de renforcer la coopération en matière de renseignement au niveau multilatéral (OTAN, UE). Cela peut renforcer la confiance dans les données et accroître leur crédibilité aux yeux du public.
Répondre à la guerre de l’information. Face à la désinformation, aux deepfakes et à la manipulation en ligne, une riposte rapide et transparente est cruciale. Toutefois, la publication des données de renseignement ne suffira pas si elle ne s’accompagne pas d’une clarification et d’une sensibilisation du public à la reconnaissance des faux contenus.
Perspectives d’avenir
Numérisation de masse et renseignement en sources ouvertes (OSINT). À l’ère du libre accès à de vastes volumes de données (par exemple, des images satellite provenant d’entreprises privées), le rôle du renseignement
classique évolue. Selon Ben Scott, les agences de renseignement combineront de plus en plus de sources ouvertes et de données classifiées pour dresser un tableau complet de la situation. Mais les informations « secrètes » conserveront-elles leur valeur dans un tel contexte ?
L’essor de l’intelligence artificielle. Les modèles de langage génératif et les systèmes automatisés d’analyse d’images sont des outils qui peuvent soutenir la communauté du renseignement, mais aussi potentiellement la tromper (par exemple, en créant de fausses preuves convaincantes). L’ampleur croissante des menaces informatiques pourrait inciter davantage de pays à divulguer toujours plus d’informations pour discréditer les discours ennemis.
Un modèle pour un nouvel « ordre de l’information ». Comme le souligne Joakim Brattvoll, si la pratique de la divulgation d’informations se poursuit et se généralise, un consensus informel pourrait émerger dans les relations internationales, selon lequel certaines données clés du renseignement seraient automatiquement rendues publiques afin de contrer conjointement les agressions ou la propagande. Cependant, cela nécessite une confiance mutuelle et de meilleurs mécanismes de gestion des risques.
La divulgation de renseignements stratégiques est devenue un instrument important de la politique étrangère et de celle de sécurité. Ces actions, intensivement utilisées, entre autres, par les États-Unis et le Royaume-Uni en réponse à l’agression russe contre l’Ukraine, confirment que le partage de certaines informations
classifiées peut :
- mobiliser les alliés ;
- prévenir certaines formes de désinformation ;
- influencer la perception du conflit par la communauté internationale.
Ceci soulève également plusieurs questions : le risque de politisation des services de renseignement, la protection des sources, l’affaiblissement de la confiance du public et le risque de « brouillage » des frontières entre expertise et « propagande issue de rapports déclassifiés ». Joakim Brattvoll et Ben Scott soulignent clairement la nécessité d’établir un cadre juridique et institutionnel garantissant la confiance dans le renseignement et protégeant contre la tentation d’utiliser les secrets d’État uniquement à des fins politiques rapides.
Face à la rivalité entre les grandes puissances et à l’érosion de l’ordre géopolitique existant, cette pratique a peu de chances de disparaître. Au contraire, il est fort probable que le partage public des principales conclusions du renseignement devienne l’un des fondements de la diplomatie moderne. Le défi demeure de trouver un équilibre entre la nécessité de divulgation et la protection des intérêts de sécurité nationale.
Les leçons tirés de l’expérience actuelle montrent que la divulgation de renseignements stratégiques peut être un outil efficace de politique étrangère, mais son utilisation exige prudence et règles claires. Il est essentiel de maintenir un équilibre entre transparence et protection des sources et des méthodes opérationnelles.
L’efficacité de cette méthode dépend également
de la confiance du public et de la communauté internationale qui doit reposer sur la crédibilité et l’objectivité des informations fournies.
Auteur : Adam Jawor
Colonel de réserve polonais du contre-espionnage, expert indépendant dans le domaine des services spéciaux
Source : https://infosecurity24.pl/sluzby-specjalne/strategiczne-ujawnianie-informacji-wywiadowczych-nowe-narzedzie-w-dyplomacji
Notes :
[1] Le Collège de sécurité nationale est une initiative conjointe de l’Université nationale australienne et du gouvernement australien.
[2] La crise des missiles de Cuba fut un affrontement extrêmement tendu entre l’URSS et les États-Unis, consécutif au déploiement secret de missiles nucléaires par l’Union soviétique à Cuba en octobre 1962, en réponse au déploiement de missiles américains en Turquie. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les deux superpuissances se sont trouvées proches d’une confrontation militaire directe et de la menace immédiate d’une guerre nucléaire. Cet événement marqua le point culminant de la Guerre froide. À Cuba, ces événements sont appelés la « crise d’octobre », et aux États-Unis, le terme « crise des missiles de Cuba » est courant.
[3] Une opération sous faux drapeau est une action visant à dissimuler l’affiliation réelle des attaquants, à se soustraire à toute responsabilité et à rejeter la faute sur l’autre camp.
[4] D. Gio a servi au FBI et à la CIA pendant 15 ans, puis a enseigné l’histoire à l’Académie militaire américaine de West Point. Il enseigne actuellement le renseignement et la sécurité internationale au Département d’études sur la
guerre du King’s College de Londres. Il est co-auteur de plusieurs ouvrages (dont « La CIA et la poursuite de la sécurité »).
[5] M. Morell est un agent de renseignement de carrière. De 2008 à 2010, il a dirigé la Direction des analyses, de 2010 à 2013, il en a été directeur adjoint, et de 2011 à 2013, il a été directeur par intérim de la CIA américaine.
[6] E. Snowden est un programmeur américain, administrateur système et ancien employé de la CIA et de la National Security Agency (NSA) des États-Unis. En juin 2013, il a divulgué au Guardian et au Washington Post des informations sur la surveillance des systèmes d’information par la NSA dans de nombreux pays, ce qui a donné lieu à plusieurs scandales internationaux. Il a été inculpé par contumace d’espionnage et placé sur la liste internationale des personnes recherchées. Depuis août 2013, il se trouve en Fédération de Russie, où il a d’abord obtenu l’asile temporaire, puis la nationalité russe en septembre 2022. Son lieu de résidence exact n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité.
Traduction et notes de Volodymyr Palyvoda