Ukraine – Biélorussie : La glace va-t-elle se briser ?
Les relations ukraino-biélorusses ont récemment fait l’objet de vifs débats en Ukraine. Il convient de rappeler le quatrième Forum Ostrozhsky, qui s’est tenu en novembre 2025 et a réuni des chercheurs ukrainiens et biélorusses, l’opposition biélorusse et des représentants des agences gouvernementales ukrainiennes. Ce forum a suscité un vif intérêt en raison de son programme chargé, qui comprenait des questions sur l’existence ou l’absence de dialogue avec les forces démocratiques biélorusses, le rôle du régime biélorusse dans la déstabilisation de la sécurité régionale, les perspectives de participation de la Biélorussie à la reconstruction de l’Ukraine d’après-guerre, ainsi que plusieurs questions urgentes concernant le statut juridique et humanitaire des vétérans biélorusses participant, aux côtés des forces armées ukrainiennes, à la résistance armée contre l’agresseur russe.
Les discussions, qui ont débuté à Lviv et ont notamment été marquées par la présentation de l’Indice des relations biélorusses-ukrainiennes 2025, visant à mesurer non seulement les contacts officiels, mais aussi les interactions entre le gouvernement ukrainien et les représentants des forces démocratiques biélorusses, se sont poursuivies à Kyiv. La forte présence de responsables ukrainiens au forum a démontré un intérêt constant pour la question biélorusse, malgré le gel quasi total des relations bilatérales ukraino-biélorusses, constaté lors du forum. Parallèlement, l’opposition biélorusse ne dispose d’aucune influence réelle sur la situation intérieure et peine toujours à surmonter le scepticisme de la société biélorusse à son égard.
Début 2026, la politique officielle ukrainienne à l’égard de la Biélorussie a fait l’objet d’un réexamen. Les discours de Zelensky à Vilnius le 25 janvier et à Davos le 22 janvier, qui ont partiellement évoqué la question biélorusse, ont marqué un changement de ton et d’approche générale. Un événement clé dans ce contexte a été la rencontre entre Zelensky et Tikhanovskaïa à Vilnius, au cours de laquelle le président ukrainien a invité la dirigeante de l’opposition biélorusse en exil à se rendre à Kiev. Cette rencontre informelle a constitué un signal fort adressé au régime biélorusse et a témoigné d’une prise de conscience accrue des risques que la politique biélorusse fait peser sur l’Ukraine.
Confirmant cette tendance, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, O. Sybiha, a déclaré avoir reçu pour instruction de proposer un candidat au poste de représentant spécial pour le Bélarus. Il a également confirmé que l’Ukraine préparait des preuves à présenter aux tribunaux internationaux concernant les poursuites pénales engagées contre Loukachenko pour crimes contre l’humanité au Bélarus, complicité dans l’agression contre l’Ukraine, transfert illégal d’enfants ukrainiens et autres. Ces démarches, entreprises par l’Ukraine et ses partenaires européens, empêcheront le régime bélarusse de participer aux négociations visant à régler la guere russo-ukrainienne.
Alors que les dirigeants ukrainiens s’abstenaient auparavant de tout contact avec les représentants de l’opposition bélarusse en exil afin d’éviter une éventuelle implication de Minsk dans la guerre contre l’Ukraine, l’élaboration d’une politique pragmatique et systématique à l’égard du Bélarus est désormais un objectif pleinement réalisable. En instaurant un dialogue avec les représentants de l’opposition bélarusse, l’Ukraine aligne sa politique sur celle des institutions européennes en vue de la création d’un tribunal international spécial pour juger les dirigeants de la Fédération de Russie et du Bélarus et de soutenir les enquêtes de la Cour pénale internationale.
Il est clair qu’à ce stade, la question biélorusse pourrait devenir un instrument d’influence pour l’Ukraine sur Minsk. La participation aux négociations avec les États-Unis oblige les dirigeants biélorusses à la prudence afin de maintenir le contrôle des négociations et d’empêcher Washington de passer du dialogue à la pression. Dans ses relations avec l’Ukraine, la Biélorussie doit éviter tout risque d’incident accidentel et d’escalade incontrôlée, compte tenu de la volonté de la Russie d’engager les forces armées biélorusses dans des hostilités, ce qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour la société. Face à la situation difficile de Minsk, la partie ukrainienne aura la possibilité d’influencer indirectement l’évolution des relations biélorusses-américaines.
Le changement de cap de l’Ukraine vers un rapprochement avec l’opposition biélorusse est principalement motivé par les actions du régime biélorusse, qui accorde à la Russie un accès de plus en plus large à ses infrastructures pour des opérations militaires contre l’Ukraine. Les dirigeants biélorusses continuent de renforcer leur coopération militaire et économique avec la Russie, tout en intensifiant leur rhétorique agressive envers l’Ukraine et les pays européens. Le Bélarus joue un rôle clé en tant que base logistique avancée et zone de déploiement pour les forces russes, corridor pour une éventuelle invasion des pays baltes et de la Pologne, et site de lancement avancé pour les missiles conventionnels et nucléaires russes de moyenne portée.
Avec le soutien de la Russie, le réarmement des forces armées bélarusses se poursuit. Moscou et Minsk prévoient de mener à bien deux programmes militaires :
1) Amélioration des infrastructures militaires destinées à un usage conjoint pour soutenir le groupement régional de troupes (forces) de la République du Bélarus et de la Fédération de Russie (2023-2026) ;
2) Modernisation des infrastructures logistiques destinées à un usage conjoint pour soutenir le groupement régional de troupes (forces) de la République du Bélarus et de la Fédération de Russie (2023-2026).
Ces deux programmes visent à renforcer les infrastructures militaires suite aux carences constatées lors de l’invasion massive de l’Ukraine par les forces armées russes depuis le territoire et l’espace aérien bélarusses.
Les forces de sécurité bélarusses, en coordination avec les forces russes, mènent des opérations hybrides contre l’Ukraine et l’UE. Moscou utilise de plus en plus les structures bélarusses pour recruter des jeunes via des plateformes en ligne, considérées comme des cibles faciles pour le sabotage et la propagande (à titre d’exemple, les activités de l’agent du KGB Inna Kardash, révélées en Ukraine).
La révélation de l’identité de cet agent bélarusse a suscité une vive émotion dans les médias ukrainiens et bélarusses indépendants. Il convient de noter qu’une part importante des Biélorusses s’oppose à la guerre, au déploiement d’armes nucléaires russes sur leur territoire et à l’escalade des tensions régionales qui en découle. Ce constat est corroboré par le suivi réalisé par Chatham House au cours des quatre dernières années [1]. Le potentiel des sociétés civiles ukrainienne et biélorusse ne doit pas être sous-estimé ; des contacts plus étroits entre leurs représentants influenceront la perception du public dans les deux pays. Des échanges plus approfondis au niveau des experts, l’activité des organisations de bénévoles et un intérêt accru pour la couverture médiatique biélorusse, notamment pour contrer la désinformation, contribueront à une meilleure compréhension et à une plus grande synergie. Si des résultats immédiats ne sont pas attendus, une stratégie ukrainienne systématique à l’égard de la Biélorussie constituera une étape importante pour surmonter la méfiance et neutraliser les stéréotypes négatifs entre Ukrainiens et Biélorusses.
Maria Gutsalo,
Experte, PhD
[1] Les résultats du sondage d’opinion en Biélorussie sont disponibles sur le site web Belarus Polls (www.belaruspolls.org).