La France renforce sa sécurité économique

La France renforce sa sécurité économique

S’exprimant devant le Parlement français en juillet 2025, Christophe Plassard, membre de la Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire de l’Assemblée nationale [1], a appelé les services de renseignement du pays à passer d’une stratégie défensive à une stratégie plus offensive face à l’escalade de la guerre économique. Le député a souligné que les actions actuelles de la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (ci-après dénommée DRSD [2]) et de la Direction générale de la sécurité extérieure (ci-après dénommée DGSE [3]) sont insuffisantes et doivent être renforcées par des opérations actives contre les ingérences étrangères dans l’économie française.
L’homme politique a présenté un rapport d’information évaluant les menaces pour la sécurité économique et formulant des recommandations visant à protéger la souveraineté française [4]. Ce rapport souligne que la guerre économique est l’un des principaux défis de l’État, car elle impacte directement sa capacité à agir de manière indépendante et à protéger ses intérêts stratégiques. L’auteur la définit comme « une confrontation entre différentes parties cherchant à s’emparer, à contrôler et à monopoliser des richesses afin de renforcer leur pouvoir par des moyens économiques ».
Le tissu industriel et technologique de défense (ci-après dénommé BITD [5]) est particulièrement menacé : 500 à 550 violations et plus de 750 alertes de sécurité économique sont signalées chaque année, soit près du double des chiffres de 2020. Les petites et moyennes entreprises (PME), maillons faibles des chaînes de valeur [6] et donc plus faciles à déstabiliser, sont les cibles les plus fréquentes.
Les menaces sont multiples et incluent le vol, le sabotage, les cyberattaques, les poursuites judiciaires, le lobbying, les saisies de capitaux et les campagnes de désinformation. Le rapport souligne que la Russie et la Chine sont les principales sources d’attaques, bien qu’une activité significative de la part d’alliés (appelée « espionnage amical » [7]), dont les États-Unis, soit également constatée.
En réponse, l’État a renforcé ses défenses. Ainsi, la Direction générale de l’armement a créé une unité spéciale pour soutenir l’industrie de défense dans le domaine de la cybersécurité et de l’analyse open source, tandis que le Service d’information stratégique et de sécurité économique (SISSE [8]) a renforcé ses effectifs et créé 24 bureaux régionaux.
Parallèlement, la DRSD et la DGSE ont étendu leurs activités en matière de sécurité économique, atteignant un niveau d’implication comparable à celui de la lutte contre le terrorisme. Les instruments juridiques ont également été renforcés par l’extension du contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques et la réactivation de la loi de blocage de 1968 [9]. Cela a entraîné une multiplication par cinq du nombre d’interventions de l’État, même si le niveau des sanctions reste jugé insuffisant. En matière de cybersécurité, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) soutient les grands groupes stratégiques, tandis que la DRSD se concentre sur la protection des petites et moyennes entreprises (PME).
Le rapport de Christophe Plassard contient plusieurs recommandations : anticiper et prévenir la sortie des investisseurs étrangers du marché ; généraliser le recours à des conseils de surveillance, tels que des conseils de procuration [10], dans les entreprises à capitaux étrangers ; renforcer les sanctions financières en cas de violation de la législation sur les investissements ; garantir le financement des PME par des fonds d’investissement ciblés ; et renforcer les instruments de soutien à l’exportation. Le document souligne également la nécessité de mettre en place une stratégie de suivi pluridisciplinaire et d’améliorer la coordination de la politique de sécurité économique entre les ministères et le secteur privé.
L’automne 2025 a été identifié comme une période clé pour de nouvelles actions législatives et politiques. La commission parlementaire des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire examinera la question de l’acquisition de terres agricoles par des investisseurs étrangers. Par ailleurs, les débats débuteront sur le projet de budget pour 2026, qui prévoit le financement de la sécurité économique et de la lutte contre l’espionnage industriel. Le Groupe interministériel de lutte contre l’espionnage économique débutera ses travaux mi-octobre. La directive NIS2 [11] devrait être adoptée d’ici novembre, et un projet de loi sur le contrôle des investissements étrangers a déjà été soumis au Sénat pour examen.
Réforme de la DGSE
Depuis plusieurs années, la France fait évoluer son modèle de sécurité économique, passant d’une approche défensive à une approche offensive, et la DGSE joue un rôle clé dans cette transformation [12]. En décembre 2023, un centre de mission a été créé au sein de l’agence de renseignement, afin d’identifier la concurrence étrangère déloyale, de soutenir les entreprises nationales et de combler les lacunes en matière de protection de la souveraineté économique. La création de cette nouvelle unité répond à la forte augmentation des ingérences étrangères dans les secteurs stratégiques de l’économie française.
La DGSE intègre une composante économique à ses activités traditionnelles de renseignement fondée sur le renseignement humain et électronique, ainsi que sur des opérations techniques, non seulement pour protéger les intérêts stratégiques de la France à l’étranger, mais aussi pour les façonner activement. Les services de renseignement français considèrent désormais l’économie comme un champ de bataille aussi important que l’armée, et l’ingérence étrangère, notamment russe et chinoise, est systémique et durable.
La DGSE modernise sa structure, développe ses capacités en cyberopérations et en intelligence artificielle, et rationalise son flux de travail interne afin d’accélérer le partage d’informations et la réponse aux menaces. L’un des volets de cette réforme est la construction d’un nouveau siège de la DGSE à Fort Neuf-de-Vincennes [13], un investissement de plus d’un milliard d’euros qui vise à créer un centre de renseignement moderne et à mettre fin à la fragmentation interne antérieure.
Les activités de la DGSE complètent d’autres éléments du système français de sécurité économique. Le SISSE est chargé de la protection économique continue et du conseil stratégique aux entreprises, en développant un réseau de délégués régionaux qui soutiennent les entreprises locales. La DRSD, quant à elle, se concentre sur le contre-espionnage économique et cybernétique, la protection de l’industrie de défense et du secteur scientifique et technique. En 2023, le nombre d’incidents de sécurité dans le secteur de la défense a augmenté de 10 %, un phénomène considéré comme structurel exigeant une réponse systémique.
La sécurité économique : une priorité pour la France
La nécessité de renforcer la protection économique a été reflétée dans la Revue stratégique nationale actualisée (RNS-2025). Ce document définit la sécurité économique comme l’un des piliers de la souveraineté nationale, aux côtés de la défense du territoire et de la cybersécurité. Selon la RNS-2025, la France doit développer des capacités non seulement pour répondre aux menaces, mais aussi pour les anticiper grâce à des opérations de renseignement offensif et à la collaboration avec le secteur privé.
De nouvelles règles de surveillance des investissements étrangers et de protection des secteurs économiques stratégiques ont été introduites, visant à réduire le risque d’acquisitions par des entités liées à des pays concurrents de la France. La sécurité économique est désormais considérée comme un élément à part entière de la sécurité nationale, et non plus comme un enjeu purement économique.
Le rapport de Christophe Plassard s’inscrit dans un processus plus large de construction d’une doctrine française en matière de renseignement économique fondée sur trois piliers : les réformes institutionnelles, la formation stratégique et une évolution de l’approche opérationnelle. La réforme de la DGSE démontre que les dirigeants politiques français ont pris au sérieux les enjeux soulevés par le rapport et créent des structures capables de fonctionner à l’ère de la concurrence technologique mondiale.
Volodymyr Palyvoda,
Expert en relations internationales

Схожі публікації