Renforcement des capacités militaires du Bélarus : implications pour la sécurité de l’Ukraine
Face à l’intensification de l’agression russe contre l’Ukraine, la République du Bélarus demeure une source de risques militaires dans le nord du pays et un élément essentiel du potentiel militaro-stratégique de la Fédération de Russie. La pression militaire accrue de la Russie se manifeste par un recours plus fréquent aux drones d’attaque en profondeur sur le territoire ukrainien, un usage accru de systèmes aériens sans pilote, une intensification des frappes de missiles et de drones, des préparatifs en vue d’une éventuelle mobilisation et une réorientation des ressources de l’État vers le secteur de la défense. Parallèlement, la Russie intensifie ses activités subversives dans les pays européens, étendant ainsi la portée géographique et les moyens de pression qu’elle exerce sur les États soutenant l’Ukraine. Dans ce contexte, le régime bélarusse poursuit son activité hybride, accentuant la pression russe sur les États situés à l’est de l’UE et de l’OTAN.
L’éventail des menaces liées à l’instrumentalisation du Bélarus au service des intérêts russes s’élargit progressivement. Le 31 août, Yury Ignat, chef du département des communications du commandement des forces aériennes ukrainiennes, a déclaré que la Russie utilisait les routes longeant la frontière biélorusse-ukrainienne pour mener des attaques contre l’Ukraine, notamment au moyen de drones à réaction et de drones télécommandés. Selon lui, les drones d’attaque russes volent souvent près de la frontière biélorusse, ce qui les rend difficiles à détecter et à intercepter.
Le 25 août, des moyens de surveillance ont enregistré le mouvement de groupes de drones à réaction russes au-dessus de la région de Tchernihiv, le long de la frontière biélorusse-ukrainienne, en direction ouest. Le même jour, des habitants de la ville biélorusse de Zhlobin ont signalé un bourdonnement distinctif, qu’ils ont attribué au survol d’un drone à réaction, tandis que les chaînes de surveillance ukrainiennes ont signalé une activité d’avions militaires biélorusses et le décollage en urgence d’avions Su-30.
La zone biélorusse continue de jouer un rôle important dans la définition des menaces aériennes pesant sur l’Ukraine. Les drones russes volent souvent près de la frontière biélorusse, et les cas de leur incursion dans l’espace aérien biélorusse témoignent des difficultés rencontrées pour surveiller leur utilisation.
En prévision d’éventuelles escalades, la capacité opérationnelle des forces armées biélorusses est testée. Une attention particulière est portée à l’utilisation de la puissance de feu moderne et des méthodes de commandement et de contrôle, en s’appuyant sur l’expérience des conflits militaires en Ukraine. Concrètement, du 25 août au 10 septembre 2026, un entraînement opérationnel et tactique est mené conjointement par l’Armée de l’air et les forces de défense aérienne en Biélorussie. La première phase consiste en des exercices de couverture de défense aérienne pour les troupes et les installations. La seconde phase, plus active, se déroulera sur le terrain d’entraînement russe d’Ashuluk et comprendra des exercices de tir réel entre les unités aériennes et de missiles antiaériens. Parallèlement, depuis le 24 août, la capacité opérationnelle de la 51e brigade d’artillerie de la Garde de la Subordination centrale est testée, avec le renforcement de ses effectifs, notamment par des officiers de réserve.
La Biélorussie développe ses capacités technologiques et de production afin de maintenir la capacité opérationnelle de ses systèmes de défense aérienne modernes. L’ouverture du Centre de réparation des systèmes de missiles sol-air Tor a permis de localiser la révision des véhicules de combat 9A331MK utilisés par les forces armées biélorusses pour le système de missiles sol-air Tor-M2K. La mise en œuvre de ce projet, avec la participation d’entreprises russes de l’industrie de défense, confirme l’approfondissement de la coopération en matière de production et de technologie, ainsi que l’intégration militaro-industrielle au sein de l’État de l’Union.
Le Bélarus a ratifié le protocole modifiant le Traité avec la Russie sur le développement de la coopération militaro-technique. Ce protocole élargit la liste des organismes biélorusses autorisés à acquérir directement des produits militaires russes, ajuste la procédure de conclusion et d’exécution des contrats y afférents et simplifie la fourniture de composants pour la maintenance et la réparation des armements.
Parallèlement, des mesures sont prises pour renforcer les capacités de recrutement des forces de sécurité biélorusses. À cette fin, un cadre juridique est en cours d’élaboration afin de permettre aux citoyens étrangers de servir sous contrat dans les forces armées et les troupes internes du ministère de l’Intérieur du Bélarus.
L’élargissement des canaux d’approvisionnement en matériel militaire russe, la simplification des procédures de coopération militaro-technique et le renforcement des effectifs des forces de sécurité constituent les conditions préalables à un rapprochement accru des capacités militaires des deux pays. Pour l’Ukraine, cela implique d’envisager non seulement le déploiement immédiat de troupes russes, mais aussi la mise en place progressive d’une base militaro-technique, humaine et organisationnelle stable qui, en cas d’évolution de la situation politico-militaire, puisse permettre d’accroître la participation du Bélarus au soutien des opérations militaires russes.
Le Bélarus continue de renforcer ses capacités militaires dans le secteur opérationnel sud en développant son infrastructure militaire, en créant et en équipant de nouvelles unités, et en améliorant leur préparation aux missions en direction ukrainienne. Un terrain d’entraînement militaire doté d’une infrastructure ferroviaire pour accueillir des trains militaires est en construction près de la frontière ukrainienne. Parallèlement, la 37e brigade aéroportée indépendante des forces d’opérations spéciales est en cours de formation dans la région de Gomel, et sera stationnée à environ 40 km de la frontière ukrainienne. Un nouveau complexe militaire est également en construction près de Gomel ; sa partie orientale est destinée à un camp militaire, et sa partie occidentale à un terrain d’entraînement tactique. Ceci témoigne de la mise en place d’une nouvelle infrastructure militaire et d’une base organisationnelle dans le secteur sud, ce qui pourrait accroître les capacités du Bélarus en matière de déploiement rapide et d’approvisionnement de troupes.
Bien que la situation générale demeure inchangée – le Bélarus approfondit son alliance avec la Russie, sans qu’aucun signe ne laisse présager la formation d’une force de frappe sur son territoire en vue d’une offensive contre l’Ukraine – le renforcement continu des capacités militaires de Minsk engendre des risques supplémentaires pour la sécurité régionale. À ce stade, la volonté du régime de Loukachenko d’accroître son soutien à la Russie en utilisant le territoire, les infrastructures et le potentiel militaire biélorusses revêt une importance capitale. Par conséquent, le danger potentiel pour l’Ukraine réside non seulement dans les risques existants venant du nord, mais aussi dans la possibilité que le Bélarus passe rapidement de son modèle actuel d’engagement militaire limité à une participation plus active en cas d’escalade du conflit.
Lors d’une rencontre avec Vladimir Poutine le 28 août, Loukachenko a déclaré que le Bélarus « remplit et dépasse » ses obligations envers ses alliés en matière de fourniture de biens, notamment de carburant. Ces déclarations témoignent de la volonté de Minsk de continuer à fournir à la Russie les ressources nécessaires et d’approfondir la coopération bilatérale. Parallèlement, il apparaît clairement que le chef du régime biélorusse, tout en soulignant son engagement envers ses alliés, évite désormais de s’exprimer directement sur son soutien à une agression russe contre l’Ukraine ou sur une éventuelle participation du Bélarus à de futurs conflits avec les pays de l’OTAN. Ce changement de discours pourrait indiquer la volonté de Loukachenko de préserver sa marge de manœuvre politique et de se distancer des aspects les plus risqués de la politique militaire russe.
Cette approche prudente est conforme à la volonté de Minsk de réduire les risques économiques et stratégiques liés à une guerre prolongée. Elle incite également le régime biélorusse à rechercher de nouvelles sources de soutien politique, économique et financier pour maintenir sa stabilité. Parallèlement, cette volonté de diversifier les relations extérieures n’indique pas une prise de distance stratégique avec la Russie. À cet égard, l’ampleur de la présence militaire russe sur le territoire biélorusse, la nature de la coopération militaro-technique et opérationnelle entre les deux États, ainsi que la dynamique du développement des infrastructures militaires demeurent des indicateurs importants pour l’Ukraine. Un indicateur révélateur de la perception du Bélarus au sein de la société ukrainienne est constitué par les résultats d’une enquête nationale menée par le Group Sociologique «Rating» du 4 au 9 août 2026. Parmi les pays étudiés, ce sont la Russie et le Bélarus que les Ukrainiens ont le plus souvent qualifiés d’hostiles envers l’Ukraine : respectivement 97 % et 83 % des personnes interrogées partageaient cet avis. Dans le même temps, 70 % des personnes interrogées ont exprimé une attitude tiède envers les Biélorusses. Ces résultats démontrent qu’une perception généralement négative du Bélarus s’est ancrée dans la société ukrainienne, celui-ci étant perçu comme un État dont les politiques sont associées à un climat sécuritaire hostile. Par conséquent, le Bélarus est de plus en plus considéré comme un voisin neutre, et son rapprochement militaire et politique avec la Russie est de plus en plus perçu à travers le prisme des risques sécuritaires pour l’Ukraine.
Maria Gutsalo,
experte en politique et sécurité,
docteure en sciences politiques