Moscou et Téhéran, piliers de l’« axe du mal ».
Coopération entre la Russie et l’Iran contre les États-Unis et l’Ukraine
La pression croissante des États-Unis sur la Russie pour qu’elle cesse la guerre contre l’Ukraine contraint Moscou à fédérer ses partenaires. Cependant, les sanctions secondaires promises par les États-Unis et l’Europe contre ces « alliés » compliquent quelque peu ce processus d’unification.
La Russie place principalement ses espoirs sur l’Iran, déjà sous sanctions. Par ailleurs, ce dernier n’a pas d’autre partenaire fiable que la Russie. C’est pourquoi il accepte de poursuivre sa coopération étroite avec la Russie. Il ignore même le refus de la Russie de l’aider après les attaques israéliennes et américaines.
L’un des principaux axes de cette coopération entre Moscou et Téhéran réside dans leur interaction dans les domaines militaire et militaro-technique dirigée contre les États-Unis et l’Ukraine, ainsi que contre l’Azerbaïdjan dans la région caspienne et au Caucase.
L’approfondissement de cette coopération accroît le potentiel de Moscou dans la guerre contre l’Ukraine et lui permet de maintenir des positions plus fermes lors des négociations.
Les exigences catégoriques du président américain D. Trump envers la Russie pour qu’elle cesse la guerre contre l’Ukraine placent l’agresseur dans une position délicate, car, avec le temps, l’économie russe pourrait s’effondrer, puis la défaite dans la guerre s’ensuivra. Selon de nombreux experts, une profonde crise sociopolitique en Russie pourrait en résulter, susceptible de conduire à la chute du régime de Poutine, voire à la désintégration de l’État. Dans un tel contexte, le maintien des liens avec les alliés et les partenaires, pour soutenir la poursuite d’une politique agressive, revêt une importance particulière pour le Kremlin. L’importance de cette question a été reconnue par le ministre russe des Affaires étrangères, Lavrov, après que D. Trump a réduit le délai de l’ultimatum adressé à la Russie de 50 à 10-12 jours. Et c’est bien le cas, car le seul espoir du Kremlin est l’« axe du mal », composé de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, avec le soutien de la Chine.
Cependant, cet « axe » n’est pas un monolithe figé, comme il pourrait le paraître à première vue. Les menaces de Trump d’instaurer des sanctions secondaires contre les pays qui soutiennent la Russie pourraient affaiblir celle-ci, ou du moins réduire considérablement son efficacité. Tout d’abord, cela signifie un possible éloignement de la Chine. Elle se trouve également confrontée à un choix : aider ou non la Russie ? Après tout, en cas d’aide, elle risque de perdre simultanément les États-Unis et l’Europe comme principaux partenaires commerciaux.
Il est fort probable que Pékin n’osera pas affronter directement l’Occident au sujet de la Russie et refusera de lui fournir des biens à double usage en grandes quantités. Bien sûr, elle peut continuer à le faire en se cachant derrière la Corée du Nord. Mais de telles actions sont plus difficiles à dissimuler. Par conséquent, la menace de sanctions secondaires contre la Chine, comme on le dit, sera mise à exécution et constituera un moyen de dissuasion tangible. La Chine peut donc encore réduire son aide à la Russie, empêchant ainsi la RPDC, considérée comme son satellite direct, de le faire.
Ainsi, de tout « l’axe du mal », seule la République islamique d’Iran (RII) peut rester le partenaire de la Russie, déjà sous sanctions et sans autre protecteur qu’elle, c’est-à-dire la Russie. Heureusement pour la Fédération de Russie, l’Iran ne l’a pas quittée, malgré son absence de soutien lors des attaques israéliennes et américaines en juin dernier. Les dirigeants des deux pays ont confirmé le développement de leurs relations stratégiques, justifié par la nécessité d’unir leurs efforts pour défendre leurs intérêts communs. Le principal d’entre eux est ouvertement appelé à contrer l’Occident à l’échelle mondiale, ainsi qu’au Moyen-Orient, dans la région caspienne et dans le Caucase. C’est dans cet esprit, pour ainsi dire, que l’Iran soutient la Russie dans le conflit russo-ukrainien. De son côté, Moscou lui transfère les technologies militaires dont il a besoin et, très probablement, l’aide à créer des armes nucléaires et des missiles. La Russie s’abstient très probablement de transférer les ogives nucléaires, mais cette possibilité constitue déjà une menace pour l’Occident.
En bref, Moscou et Téhéran ne sont pas opposés à une coopération active dans le domaine militaire. Ceci est confirmé par leurs actions conjointes contre les opposants au régime de Bachar al-Assad en Syrie, ainsi que par leurs actions visant à soutenir les attaques islamistes contre l’Israël et les bases militaires américaines en Irak. Avec le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, l’Iran a commencé à fournir à la Russie des drones, des obus, des explosifs et d’autres produits militaires. Des exercices militaires conjoints sont également organisés. En mois de mai de cette année, ces actions des parties ont été garanties par un accord séparé.
La Russie et l’Iran souhaitent développer leurs échanges commerciaux et leur coopération économique bilatérale. Les principales exportations russes vers l’Iran sont des produits alimentaires, des machines, des équipements, des véhicules, du bois et des produits chimiques. Les exportations iraniennes vers la Russie comprennent des fruits, des légumes, des produits laitiers et des fruits de mer. Début 2025, le chiffre d’affaires commercial entre la Russie et l’Iran a atteint 1,9 milliard de dollars.
Parallèlement, les deux parties mettent en œuvre plusieurs projets communs dans les secteurs du pétrole, du gaz et de l’énergie nucléaire. La Russie approvisionne notamment l’Iran en gaz naturel et prévoit d’augmenter ses volumes d’exportation à 55 milliards de mètres cubes par an, soit environ l’équivalent de la capacité du gazoduc Nord Stream 1. Par ailleurs, des entreprises russes participent au développement de sept champs pétroliers iraniens. Le montant total du contrat s’élève à 4 milliards de dollars. La Russie prévoit également de participer à la construction d’une nouvelle centrale nucléaire iranienne.
Un autre aspect clé de la coopération entre Moscou et Téhéran est la participation conjointe au développement du corridor de transport Nord-Sud, qui offre une voie commerciale courte et efficace entre la Russie et l’Inde via l’Azerbaïdjan et l’Iran. Dans le cadre de ces projets, la ligne ferroviaire Astara (Azerbaïdjan) – Qazvin (Iran) est en cours de construction avec le soutien financier de la Russie. Parallèlement, le trafic maritime à travers la mer Caspienne est en pleine expansion.
Les sanctions imposées par les États-Unis et l’UE constituent, pour ainsi dire, un puissant incitatif au renforcement des liens entre la Russie et l’Iran. Dans ce contexte, la Russie et l’Iran augmentent le volume de leurs échanges commerciaux et adoptent des règlements en monnaies nationales, ce qui leur permet de réduire leur dépendance aux biens et systèmes financiers occidentaux. Leur propre infrastructure de paiement est créée dans le même but.
Dans ce contexte, les publications des médias iraniens justifiant le refus de la Russie d’aider l’Iran à repousser une attaque israélienne et américaine sont particulièrement révélatrices. En substance, elles reprennent les arguments de la propagande russe concernant l’absence de dispositions pertinentes dans le Traité de partenariat stratégique global entre la Russie et l’Iran signé en janvier 2025. De plus, la Russie elle-même ne dispose pas de systèmes de défense aérienne susceptibles d’être transférés à l’Iran. Cela neutralise l’impression négative que la société iranienne a pu avoir des agissements de la Russie, qui a pratiquement abandonné l’Iran à son sort dans la situation évoquée. Parallèlement, une opinion se forme quant à la nécessité de poursuivre la coopération entre la Russie et l’Iran dans tous les domaines mentionnés. Les exercices navals conjoints CASAREX-2025 (Combined Aid and Rescue Exercise 2025), qui se sont déroulés du 21 au 23 juillet dernier en mer Caspienne, ont notamment été largement commentés. Ces exercices ont déjà été évoqués dans les médias ukrainiens, mais ils méritent une attention particulière, car ils témoignent clairement du maintien des liens étroits russo-iraniens dans les domaines militaire et militaro-technique. De plus, leur couverture médiatique a été incomplète, c’est-à-dire dépourvue d’une analyse systémique approfondie. Examinons donc tout cela plus en détail.
Ainsi, les forces et les moyens de la flottille caspienne de la marine russe, de la flotte du Nord de la marine iranienne, de la marine du Corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran (le CGRI est une sorte de KGB de l’ex-URSS) et de la police maritime iranienne ont participé aux exercices CASAREX-2025. Des observateurs des pays de la mer Caspienne et de plusieurs autres États, notamment la Chine, étaient également présents. Selon les rapports officiels des départements militaires russes et iraniens, les exercices étaient axés sur la recherche et le sauvetage et visaient à améliorer la sécurité maritime et à renforcer la coopération entre les marines des pays de la mer Caspienne. La marine iranienne était l’organisatrice des exercices, dont le slogan était « Ensemble pour une mer Caspienne sûre et sécurisée ».
En apparence, les exercices correspondaient parfaitement aux objectifs affichés. Ils visaient notamment à rechercher et à assister un navire en détresse, à améliorer la sécurité de la navigation, notamment la conduite de convois, à contrer d’éventuelles attaques contre des navires et à détecter et éliminer les mines sur les routes maritimes.
Cependant, certaines mesures prises lors des exercices allaient au-delà de ces opérations. Outre les tâches susmentionnées, les points suivants ont été abordés : frappe de cibles maritimes et côtières par des tirs d’artillerie réels lors de lancements de missiles simulés ; utilisation de drones au combat ; défense aérienne ; opérations des forces spéciales navales pour saisir des navires ; interférences radio. De plus, les médias iraniens ont évoqué, dans le cadre des exercices, des « opérations offensives ».
La composition des participants était assez particulière. Ainsi, la Russie a fait appel au navire de sauvetage (remorqueur) SB 738 Rosb et à une unité des forces spéciales navales (il pourrait y avoir d’autres navires et bâtiments, mais ils ne sont pas mentionnés dans les sources disponibles). L’Iran a également fourni deux remorqueurs, le « Kharaz » et l’« Enzali », ainsi que le navire de police navale « Heidar » et le navire d’administration portuaire « Pak Bum », qui peuvent être considérés comme impliqués dans les opérations de sauvetage. Parallèlement, la frégate lance-missiles « Separ », la corvette « Dersharsh » et les vedettes lance-missiles « Peykan » et « Joshan » de la marine iranienne, qui sont des armes purement de combat et, plus encore, de frappe, ont été impliquées.
De plus, comme mentionné dans l’article « Le deuxième front russe : la guerre dans le Caucase devient réalité », CASAREX-2025 a coïncidé avec l’exercice « Tempête de juillet » de la marine russe, au cours duquel des opérations navales de grande envergure ont été simulées. La flottille caspienne de la marine russe a impliqué un groupe d’attaque naval composé du navire lance-missiles « Daghestan » et des petits navires lance-missiles « Tucha », « Amour » et « Ouglitch », ainsi qu’une division du système de missiles côtiers « Bal ». Il s’agit donc de la même composition de navires de guerre que ceux de la marine iranienne ayant participé aux exercices CASAREX-2025.
Selon les experts occidentaux, tout cela témoigne d’une nature plus large de l’exercice CASAREX-2025, dont les objectifs étaient à la fois purement déclarés et militaro-politiques. Les principaux étaient :
- la confirmation de l’unité de la Russie et de l’Iran et de leur partenariat stratégique, malgré certaines difficultés dans leurs relations ;
- la démonstration de force dans la région et la volonté de l’utiliser pour atteindre leurs objectifs ;
- renforcement des positions de la Fédération de Russie et de l’Iran dans la région caspienne et consolider leur contrôle sur celle-ci en démontrant leur capacité à mener des opérations militaires conjointes à l’intérieur de ses frontières ;
- approfondissement de la coopération militaire entre la Russie et l’Iran et consolidation de leur présence navale en mer Caspienne ;
- réfléxion aux questions de protection du corridor de transport Nord-Sud ;
- empêchement à la révision des principes actuels de partage de la mer Caspienne qui serviraient au mieux les intérêts de la Russie et de l’Iran.
Un autre objectif des exercices pourrait également être d’avertir l’Azerbaïdjan de l’inadmissibilité de ses actions contre la Russie et l’Iran, ainsi que de son soutien à Israël et aux États-Unis.
Ainsi, les exercices se sont déroulés dans un contexte de détérioration actuelle des relations entre la Russie et l’Azerbaïdjan, qui prend le caractère d’une confrontation entre les parties, avec des éléments de démonstration de force militaire. Ce point a été abordé plus en détail dans l’un des articles mentionnés précédemment. À cela s’ajoute le fait que l’Azerbaïdjan et la Turquie envisagent de déployer une base militaire turque sur le territoire azerbaïdjanais, ce qui constitue un défi ouvert à la Russie. Après l’attaque israélienne et américaine contre l’Iran, ses relations avec l’Azerbaïdjan se sont détériorées. Téhéran a notamment accusé Bakou de fournir ses bases aériennes à des opposants iraniens.
Selon les analystes, les actions conjointes de la Russie et de l’Iran compliquent considérablement la situation de l’Azerbaïdjan, le forçant à jongler entre sa dépendance économique et sa volonté d’approfondir ses relations avec la Turquie et les États-Unis. Cependant, en s’opposant à la Fédération de Russie et à l’Iran, l’Azerbaïdjan s’allie au Kazakhstan, qui partage également des contradictions avec lui. Des exercices navals conjoints sont ainsi prévus.
Quant aux objectifs militaro-politiques de ces exercices, ils ont été confirmés par le commandant de la marine russe, l’amiral A. Moïsseïev, présent sur place. Selon lui, les navires russes ont atteint les côtes iraniennes afin de renforcer la puissance navale de l’Iran et de la Russie.
Ainsi, malgré les problèmes survenus dans les relations entre la Russie et l’Iran, ces pays continuent de coopérer activement dans tous les domaines, politique, économique et militaire. La raison est évidente : les intérêts communs des parties priment sur tout le reste. Ainsi, l’« axe du mal », composé de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, est préservé. Grâce au soutien de la Chine, cet axe pourra continuer à affronter l’Occident, créant ainsi une menace pour le monde démocratique. Cela contribuera d’ailleurs au renforcement des autres régimes totalitaires.
Dans le contexte actuel, la Russie peut compter sur l’aide de l’Iran et de la Corée du Nord dans sa guerre contre l’Ukraine, ce qui lui permet d’adopter une position plus ferme dans les négociations avec les États-Unis et l’Ukraine.
Parallèlement, les activités de la Russie et de l’Iran dans la région caspienne exacerbent les contradictions entre eux et l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Si les tensions persistent dans la région, divers affrontements pourraient survenir, notamment par le recours aux armes, ce qui accroît la probabilité d’un second front pour la Fédération de Russie.
Yuri Ilchenko,
Institut de Politique Globale
(Image est générée par réseau neuronal)