Temps difficiles pour le renseignement français
Selon des experts étrangers, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) [1], l’un des éléments clés du renseignement français, traverse une grave crise depuis quelques années et affiche une activité quasi inexistante. En octobre 2023, commentant cette situation, l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné publiait un article intitulé « DGSE : 6 ans de bévues et d’erreurs », affirmant que la réputation du service de renseignement « s’est effondrée » et que son directeur, Bernard Aimier, risque d’être limogé. Les espions de la Ve République [2] n’étaient pas préparés aux événements en Ukraine, ont manqué plusieurs coups d’État antifrançais en Afrique et l’opération militaire de l’Azerbaïdjan au Haut-Karabakh en septembre 2023, sans parler des scandales internes qui ont régulièrement secoué l’agence d’élite.
Échec africain
L’évaluation des médias diffère peu de l’opinion des dirigeants politiques du pays, qui accusent la DGSE de ne pas avoir correctement identifié les menaces ayant conduit aux coups d’État au Mali (mai 2021), au Burkina Faso (janvier 2022) et au Niger (juillet 2023). Ces événements ont porté un coup dur à l’autorité internationale de la France et à sa position sur le continent africain. Les juntes militaires des pays susmentionnés ont « demandé » le retrait des troupes françaises stationnées sur place depuis de nombreuses années.
Cependant, les ennuis de la France ne se sont pas arrêtés. En novembre 2023, les nouvelles autorités burkinabè accusent d’espionnage quatre employés du service technique de la DGSE envoyés dans le pays pour mettre en place des systèmes de communication, et les arrêtent. Selon Le Monde, peu avant leur arrestation, une vingtaine d’agents russes du GRU sont arrivés à Ouagadougou, ce qui a donné à Paris des raisons de soupçonner une ingérence de Moscou. Afin d’éviter de nouveaux problèmes, l’ordre d’évacuer d’urgence l’ensemble de la résidence locale a été donné. Ce n’est qu’en janvier 2025, grâce à la médiation du Maroc, que la France est parvenue à résoudre la crise et à rapatrier les otages du régime prorusse.
En 2025, l’exemple du Mali, du Burkina Faso et du Niger, qui ont rompu leurs liens militaires avec l’ancienne métropole, a été suivi par la Côte d’Ivoire, le Tchad et le Sénégal, où le contingent français était présent depuis 1960. Ces deux derniers pays étaient considérés comme les partenaires les plus stables et les plus fidèles de Paris en Afrique.
La France a réduit ses liens militaires avec plus de 70 % des pays africains où elle avait maintenu des unités de ses forces armées après la fin de son régime colonial. De petits contingents ne subsistent qu’à Djibouti et au Gabon.
En septembre 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont créé une alliance militaire, l’Alliance des États du Sahel (ci-après dénommée AES) [3], dont l’objectif déclaré était de se protéger contre les soulèvements ou les agressions extérieures. En juillet 2024, une force conjointe tripartite a été formée, et la Russie est devenue le premier pays à la reconnaître. Comme chacun sait, la nature a horreur du vide ; c’est pourquoi une brigade militaire russe a été rapidement déployée sur le territoire burkinabé. En avril 2025, le sommet de l’AES s’est tenu à Moscou, où ses participants ont convenu d’établir un partenariat stratégique avec la Fédération de Russie, qui s’est engagée à fournir des armes modernes et à organiser la formation d’une force armée conjointe de 5 000 hommes. La présence du président burkinabé, Ibrahima Traoré, au défilé du Jour de la Victoire à Moscou cette année a confirmé la politique prorusse choisie par l’AES.
En avril 2024, la Délégation parlementaire au renseignement [4] a publié un rapport indiquant que la DGSE n’avait pas anticipé la radicalisation du sentiment politique ni l’érosion croissante des relations entre Paris et ses anciens partenaires au Sahel. Une série de coups d’État et de manifestations antifrançaises ont entraîné une perte totale de la présence militaire, politique et de renseignement, avec une intensification simultanée de l’activité de la Fédération de Russie et de la SMP Wagner qu’elle soutient dans la région. Il s’agit d’un échec patent de la DGSE, non seulement opérationnel, mais aussi conceptuel.
À cette liste s’ajoutent désormais le retrait, en janvier 2025, du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), considérée comme un « parapluie » pour les intérêts français dans la région, ainsi que le retrait, en mars 2025, de ces mêmes pays de l’Organisation internationale de la Francophonie, système de relations informelles entre la France et les États africains.
Défaillances dans d’autres domaines d’activité : Ukraine, États-Unis, Syrie, Azerbaïdjan
La délégation parlementaire chargée des questions de renseignement ne s’est bien sûr pas limitée à l’analyse de l’échec africain de l’agence de renseignement. Le rapport souligne que la DGSE n’a pas anticipé l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, bien que les données de renseignement pertinentes étaient déjà disponibles à l’automne 2021. L’agence de renseignement a évalué les mouvements d’unités militaires russes dans le cadre des exercices «Zapad» mais les a considérés comme un élément de pression diplomatique plutôt que comme une préparation à une offensive [5]. Dans le même temps, les partenaires américains et britanniques de la DGSE ont clairement fait état de préparatifs d’agression armée. Il ne s’agissait pas d’un manque d’informations, mais d’une analyse stratégique erronée. Il s’agit d’une différence essentielle qui, dans le domaine du renseignement, détermine la crédibilité de l’ensemble de l’agence de renseignement. Il convient d’ajouter qu’un autre exercice «Zapad» est prévu pour septembre de cette année, ce qui pourrait être l’occasion pour la DGSE de restaurer sa réputation.
Les parlementaires considèrent que l’analyse insuffisante des conséquences possibles de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, ainsi que l’absence de mesures contre la déstabilisation de la situation en Syrie, constituent de graves lacunes dans les activités de la DGSE. Tout cela indique que la DGSE agit de plus en plus passivement et ne contribue pas aux ambitions politiques de la République française sous la présidence d’Emmanuel Macron.
Un échec particulièrement regrettable pour la DGSE a été la dénonciation du réseau de renseignement français dans le pays par le Service de sécurité d’État d’Azerbaïdjan en décembre 2023, à la suite de laquelle deux employés de la résidence de l’ambassade ont été déclarés personae non gratae, et le citoyen français Martin Ryan et le citoyen azerbaïdjanais Azad Mammadli ont été emprisonnés. Selon le journal turc Yeni Şafak, les Azerbaïdjanais ont coopéré avec le contre-espionnage local et ont contribué à établir les noms de neuf personnes liées à la DGSE, impliquées dans diverses opérations non seulement en Azerbaïdjan, mais aussi en Ukraine, en Moldavie, en Géorgie, dans plusieurs pays d’Europe de l’Est et au Moyen-Orient. Tous ces pays entretiennent des relations de partenariat avec la France, ce qui a donné lieu à des discussions sur ce que l’on appelle « l’espionnage amical », un phénomène similaire aux tirs amis [6]. Azad Mammadli a également rapporté que les contacts et les réunions des employés de l’ambassade d’Ukraine en Azerbaïdjan auraient été surveillés de près par la résidence de la DGSE à Bakou.
Un policier à la tête des services de renseignement
Conscient de l’évolution négative de la situation autour des services de renseignement et des conséquences pour lui-même, le directeur général de la DGSE, Bernard Emier, a tenté de redresser la situation. Il a décidé de se lancer dans une « diplomatie du renseignement » [7], à l’instar de ses collègues : le directeur de la CIA, William Burns, le chef des services de renseignement turcs, Hakan Fidan, et le chef du Mossad israélien, Yossi Cohen. Par ailleurs, Bernard Emier a travaillé dans la diplomatie pendant plus de 30 ans, occupant plusieurs postes à responsabilité. En mars 2023, il s’est rendu à Minsk pour rencontrer Alexandre Loukachenko. Bien sûr, les détails des négociations n’ont pas été rendus publics, mais le sujet de discussion était probablement la guerre de la Fédération de Russie contre l’Ukraine.
Cependant, en août 2023, le président français Emmanuel Macron a publiquement exprimé son mécontentement quant au travail de la DGSE et, en décembre de la même année, il a limogé Bernard Emier, comme l’avaient prédit les médias [8].
Nicolas Lerner, qui dirigeait auparavant la Direction générale de la sécurité intérieure (ci-après — DGSI) [9], a été nommé nouveau directeur général de la DGSE. Un tel remaniement (le premier de l’histoire des services spéciaux français) a surpris les experts, car Nicolas Lerner n’avait aucune expérience dans le domaine diplomatique ni dans le renseignement. Il a passé toute sa carrière à des postes de direction dans diverses préfectures de police et à la direction générale du ministère de l’Intérieur. En 2018, il est devenu le plus jeune chef de la DGSI, le service spécial chargé des activités de contre-espionnage et de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.
Cependant, Nicolas Lerner n’a probablement pas été nommé à des postes de responsabilité dans le domaine de la sécurité nationale en raison de ses remarquables compétences managériales. Condisciple d’Emmanuel Macron à l’École nationale d’administration, véritable école d’élite de l’establishment français, il est également un ami proche du président.
Quoi qu’il en soit, le nouveau directeur de la DGSE s’est activement mis au travail, en s’attaquant aux mêmes vulnérabilités qui ont coûté son poste à son prédécesseur. En février 2024, il s’est rendu à la résidence en Afrique pour une mission d’inspection afin de prendre des mesures visant à améliorer les activités du renseignement français sur ce continent. Selon Le Monde, début novembre 2024, Nicolas Lerner était en visite à Kiev, où il a évoqué l’agression russe contre l’Ukraine, ainsi que l’assistance militaire de la RPDC à la Fédération de Russie. Réagissant aux précédentes critiques formulées par les parlementaires et le président à l’encontre de la DGSE, il a souligné, dans l’un de ses discours publics, l’importance d’un contrôle strict des activités du renseignement extérieur.
Il est vrai que peu après sa nomination, Nicolas Lerner s’est retrouvé au cœur d’un scandale international. Ainsi, à la veille de l’élection présidentielle roumaine du 24 novembre 2024 [10], le chef de la DGSE a effectué une visite inattendue à Bucarest, où il a tenu des réunions à huis clos avec des représentants des autorités locales. L’information a été rapportée par Pavel Durov, fondateur de Telegram, selon lequel le voyage de Nicolas Lerner était accompagné de déclarations sur la nécessité d’assurer l’élection d’un candidat pro-européen à la présidence de la Roumanie. Cet événement a donné lieu à une vague de discussions sur une possible ingérence de la France dans le processus électoral roumain.
Comme l’a écrit Pavel Durov sur le réseau social X, la visite du chef de la DGSE a également coïncidé avec les déclarations de la députée européenne Valérie Hayer, proche alliée d’Emmanuel Macron. Elle a souligné l’importance de soutenir les forces pro-européennes en Roumanie afin de garantir l’élection d’un président axé sur le renforcement des liens avec l’UE.
Pavel Durov a déjà évoqué des contacts avec Nicolas Lerner, affirmant que le chef de la DGSE l’avait contacté pour lui demander d’utiliser la plateforme Telegram afin de promouvoir un agenda politique en Roumanie. Bien qu’aucune preuve concrète de telles négociations n’ait été présentée, la déclaration de Pavel Durov a suscité un large écho.
Une efficacité insuffisante pour un potentiel important
Une particularité de la communauté du renseignement française réside dans le fait que le renseignement extérieur de la DGSE (avec la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense et la Direction du renseignement militaire de l’état-major) est subordonné au ministère des Armées. Selon les données officielles, cette agence de renseignement emploie environ 7 200 personnes, hors unités spéciales telles que Service Action [11].
Le budget de la DGSE a connu une croissance constante ces dernières années : en 2021, il s’élevait à environ 880 millions d’euros et dépassera le milliard d’euros en 2025. Il s’agit de fonds importants, mais, comme le soulignent les experts, ils n’ont pas permis d’accroître l’efficacité de l’agence de renseignement. La DGSE est organisée en quatre unités principales : le Service de la Contre-Prolifération ; le Service du Contre-Terrorisme ; le Service de la Sécurité Économique ; et le Service du Renseignement Géopolitique et du Contre-Espionnage. Les agents de la DGSE travaillent sous couverture diplomatique et autres. Dans les pays avec lesquels la France n’entretient pas de relations diplomatiques ou entretient des relations très difficiles, des agents de renseignement illégaux opèrent [12].
Dans le cadre du processus de modernisation de la DGSE, le déménagement de son siège du complexe historique de La Piscine, boulevard Mortier, vers le Fort Neuf de Vincennes, à l’est de Paris, a débuté. Ce nouveau site permettra une meilleure intégration des activités des unités opérationnelles, analytiques et techniques et garantira un niveau de sécurité plus élevé. Le projet comprend également le développement d’un soutien technique aux activités liées au cyberespace et la mise en œuvre d’analyses basées sur l’intelligence artificielle.
La France perd sa capacité à influencer efficacement la situation internationale, tant sur le plan politique que sur celui du renseignement. Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, les actions de Paris sont purement de soutien. Dans la région indopacifique, ses activités sont limitées et souvent symboliques. La France affiche des ambitions stratégiques, mais ne dispose pas des outils nécessaires pour les mettre en œuvre efficacement.
Malgré une infrastructure développée et un financement accru, la DGSE n’assure pas la fonction essentielle du renseignement, qui consiste à obtenir des informations proactives et à réagir. Elle manque d’évaluation réaliste des menaces, de flexibilité et de capacité d’adaptation dans un environnement dominé par les opérations hybrides, la guerre de l’information et la déstabilisation régionale. Aujourd’hui, ce ne sont pas la technologie ni le nombre d’agents qui déterminent l’efficacité du renseignement, mais plutôt la qualité de l’analyse et la volonté de représenter la réalité de manière indépendante.
Le service de renseignement peut se défendre en affirmant que les informations nécessaires ont été obtenues, mais que l’Élysée ou le gouvernement ne les ont pas utilisées correctement, les ont ignorées ou ont décidé de réagir trop tard. Cependant, c’est la DGSE qui est responsable des résultats, et ils sont tout simplement insuffisants. Si le service de renseignement veut concurrencer la Chine, la Russie ou atteindre le niveau américain, il devra rapidement s’adapter au contexte actuel (notamment face à la guerre de la Russie contre l’Ukraine).
Le célèbre journaliste d’investigation Vincent Nouzil a écrit : « La DGSE dispose d’“hommes de l’ombre”, des groupes cachés qui opèrent là où la France ne veut pas qu’ils soient vus. » Le problème, cependant, est que l’État est actuellement dans l’ombre et ne voit rien.
Paris doit de toute urgence repenser le rôle de la DGSE. Un nouveau siège, une augmentation du budget et des changements de personnel ne suffisent pas. Si la France veut restaurer sa capacité opérationnelle et sa crédibilité en tant que puissance mondiale, elle doit transformer fondamentalement son modèle de renseignement. Sinon, la DGSE restera une structure bien financée, mais de plus en plus déconnectée de la réalité.
Volodymyr Palyvoda,
expert en relations internationales
Notes :
[1] Acronyme de la Direction générale de la Sécurité extérieure.
[2] La Ve République est la période de l’histoire française qui a suivi l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1958, qui a restreint les pouvoirs du Parlement et étendu ceux du président.
[3] Le Sahel est une région tropicale d’Afrique qui forme une transition entre le Sahara au nord et les terres plus fertiles au sud. Il comprend 12 pays : la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, l’Algérie, le Niger, le Nigéria, le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, le Soudan, le Soudan du Sud et l’Érythrée.
[4] Instance conjointe de l’Assemblée nationale et du Sénat français, créée en 2007 dans le cadre du renforcement du contrôle des activités des services de renseignement. Dans les limites de ses compétences, cette instance publie des rapports annuels. Elle a le droit d’entendre le Premier ministre, les ministres de l’Intérieur et des Armées, ainsi que les chefs des services de renseignement concernés. Cependant, les parlementaires n’ont pas accès aux informations concernant les opérations en cours ni ne divulguent de données sur les sources de renseignement. La délégation parlementaire aux affaires de renseignement coopère avec la Commission nationale de contrôle des moyens de renseignement, qui vérifie la légalité de l’utilisation des formes et méthodes spéciales d’activité de renseignement.
[5] En avril 2022, selon des estimations similaires, le directeur de la Direction du renseignement militaire de l’Etat-major, le général Éric Vidault, a également été contraint de démissionner.
[6] Le tir ami (également appelé fratricide) est un terme militaire désignant un contact avec ses propres forces ou celles d’un allié, entraînant des pertes militaires.
[7] Ce terme a été utilisé par William Burns dans son article « Espionnage et art de gouverner : la transformation de la CIA à l’ère de la concurrence », publié dans Foreign Affairs le 30 janvier 2024.
[8] Après la démission de Bernard, Amiet s’est vu promettre un poste à l’Élysée (bureau du président), mais la nomination n’a jamais eu lieu. En août 2024, il est devenu président du conseil consultatif de Défense Conseil International, qui coopère étroitement avec les forces armées françaises.
[9] L’acronyme français est Direction générale de la sécurité intérieure. La DGSI fait partie intégrante du ministère de l’Intérieur, mais rend compte au Président.
[10] Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle roumaine a annulé ces élections présidentielles sur la base de documents déclassifiés par le Conseil suprême de la défense nationale, selon lesquels la campagne du candidat pro-russe Călin Georgescu était le résultat d’une manipulation organisée depuis l’étranger.
[11] Une unité militaire secrète de la DGSE, chargée de planifier et de mener des opérations secrètes, notamment dans la lutte contre le terrorisme. L’unité exerce également d’autres fonctions, notamment le contrôle de la sécurité des installations stratégiques (par exemple, les centrales nucléaires et les bases militaires).
[12] Les activités des services de renseignement illégaux français sont présentées de manière plus ou moins plausible dans la série télévisée « Bureau des Légendes », tournée en 2014-2015. Les événements se déroulent dans différents pays du monde (Algérie, Syrie, Iran, Russie). Des épisodes, semblant se dérouler à Moscou, ont été tournés à Kiev avec des acteurs ukrainiens et russes.