Les États-Unis et l’OTAN renforcent leur dissuasion nucléaire face à la Russie et à la Chine en raison des menaces croissantes que représentent ces pays.
Les États-Unis et l’OTAN accordent une importance accrue à leur dissuasion nucléaire face à leurs adversaires, principalement la Russie et la Chine qui possèdent l’arme nucléaire et mènent des politiques anti-occidentales.
Cette question est actuellement extrêmement urgente pour l’Amérique et l’Europe, en raison du recours accru de la Russie au chantage nucléaire et de l’intensification de son programme de renforcement nucléaire aux côtés de la Chine.
En réponse, les États-Unis et l’OTAN ont entrepris d’améliorer leurs vecteurs nucléaires et de moderniser leurs ogives nucléaires sans en augmenter le nombre. L’efficacité de la dissuasion nucléaire est testée à travers divers exercices tactiques et stratégiques.
Comparé à l’administration précédente, le président américain Donald Trump a adopté une position plus ferme sur la confrontation nucléaire entre la Russie et la Chine. Cependant, les activités des deux camps accroissent le risque d’une guerre nucléaire.
Au vu de la situation mondiale actuelle, on peut conclure que la confrontation entre la Russie et l’Occident atteint un niveau nucléaire qualitativement inédit. Ceci est confirmé par l’intensification des menaces mutuelles entre Moscou et Washington concernant l’éventuelle utilisation d’armes nucléaires l’un contre l’autre. Ces menaces s’accompagnent notamment de démonstrations de telles capacités. À l’appui de cette affirmation, le président russe Vladimir Poutine a annoncé le lancement de la production en série et l’adoption des missiles nucléaires «Sarmat» et «Orechnik», ainsi que le succès des essais du missile «Burevestnik» et du sous-marin «Poséidon». Selon lui, ces « succès » confèrent à la Russie un avantage sur les États-Unis et l’Europe, et garantissent leur destruction.
En réponse, le président américain Donald Trump a rappelé à Poutine la présence de sous-marins américains transportant des missiles nucléaires à proximité de la Russie, susceptibles de se lancer dans une course contre la montre pour la frapper. Parallèlement, il a annoncé sa décision de reprendre les essais nucléaires aux États-Unis, interrompus depuis 1992.
De plus, les deux camps ne se contentent pas d’une rhétorique agressive, mais développent concrètement leur potentiel de missiles nucléaires. Cette question mérite une attention particulière et doit donc être examinée plus en détail. L’analyse portera principalement sur les forces de missiles nucléaires des États-Unis et de l’OTAN, principaux partenaires de l’Ukraine. Cependant, nous allons d’abord exposer les actions de la Russie et de la Chine, principales sources de menaces nucléaires pour l’Amérique et l’Europe, et donc pour l’Ukraine.
La plupart des experts considèrent les déclarations de Poutine comme de la simple propagande, car les missiles en question sont techniquement imparfaits, voire probablement inexistants. Parallèlement, la Russie a réalisé de réels progrès dans le domaine des missiles nucléaires. En particulier, le réarmement des forces de missiles stratégiques des forces armées russes avec les nouveaux systèmes de missiles Yars est quasiment achevé. Au cours des six dernières années, cinq lanceurs stratégiques «Boreï-A» sont entrés en service dans la marine russe. Quatre autres lanceurs de ce type devraient entrer en service dans les prochaines années.
Parallèlement, Moscou n’a pas encore dépassé les limites générales de son potentiel de missiles nucléaires, telles que définies par le traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les mesures de réduction et de limitation des armements offensifs stratégiques (SNV-3). La Russie possède environ 6 000 armes nucléaires, dont 1 500 sont déployées et prêtes à l’emploi. La plupart des quelque 4 500 ogives non déployées sont stratégiques, tandis qu’une plus petite partie sont des armes tactiques.
Le potentiel balistique nucléaire de la Chine est actuellement nettement inférieur à celui de la Russie, avec environ 600 ogives nucléaires. Cependant, son arsenal augmente rapidement. De plus, la Chine refuse d’adhérer à tout traité de contrôle ou de limitation des armements nucléaires. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), la Chine produit environ 100 ogives nucléaires par an depuis 2023. D’ici 2035, leur nombre total pourrait atteindre 1 500. Parallèlement, les systèmes de missiles stratégiques Dongfeng-31 et Dongfeng-41 sont en cours de développement. Selon des experts américains s’appuyant sur des images satellites, la Chine a construit au moins deux sites de lancement de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) ces dernières années, chacun comportant une centaine de silos à missile.
Afin de maintenir la parité stratégique avec la Russie et la Chine, et de les dissuader, les États-Unis et l’OTAN renforcent leurs capacités nucléaires. Bien que Washington exige que l’Europe assume une plus grande responsabilité en matière de défense, les États-Unis demeurent le principal garant de leur sécurité nucléaire et coopèrent activement avec les pays européens sur ce sujet.
Actuellement, le système de dissuasion nucléaire des États-Unis et de l’OTAN comprend :
- au niveau stratégique, les forces de missiles nucléaires des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni, qui comportent des composantes terrestres, aériennes et navales ;
- au niveau tactique, cela inclut les aéronefs des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni, ainsi que ceux de plusieurs autres membres européens de l’OTAN, certifiés pour l’utilisation d’armes tactiques. La plupart de ces armes sont stockées dans des entrepôts américains en Europe.
Les États-Unis possèdent environ 3 700 ogives nucléaires, dont 1 700 sont déployées et 1 900 en réserve. La France en possède 350 et le Royaume-Uni 225. Ainsi, à eux trois, ils disposent actuellement d’un nombre d’ogives nucléaires déployées supérieur à celui de la Russie et de la Chine. Cependant, le renforcement du potentiel balistique nucléaire chinois pourrait modifier cet équilibre.
Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni coopèrent en matière de missiles nucléaires, en temps de paix comme en temps de guerre, par l’intermédiaire du Groupe de planification nucléaire de l’OTAN (NPG), du Commandement stratégique des États-Unis et des instances correspondantes des forces armées françaises et britanniques. Dans le même temps, les forces nucléaires françaises jouissent d’une quasi-autonomie (la France ne participe pas au Groupe de puissance nucléaire), tandis que le Royaume-Uni est intégré au système nucléaire de l’OTAN et, de fait, à celui des États-Unis. Toutefois, en cas de destruction du système de commandement et de contrôle des missiles nucléaires français durant un conflit, il est prévu que les États-Unis puissent prendre le contrôle de ses sous-marins.
Actuellement, six dépôts d’armes nucléaires tactiques américains sont implantés en Europe : Aviano et Ghedi en Italie ; Büchel en Allemagne ; Kleine-Brogel en Belgique ; Volkel aux Pays-Bas ; Incirlik en Turquie ; et «Lakenheath» au Royaume-Uni.
Ces armes peuvent être utilisées par les avions F-16, Tornado IDS et F-35A certifiés, en service dans les forces aériennes des États-Unis, de la Belgique, du Royaume-Uni, de l’Italie, des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Turquie.
Les forces aériennes de la Pologne, de la République tchèque, de la Hongrie, du Danemark et de plusieurs autres États membres de l’OTAN participent à la mission SNOWCAT (Support of Nuclear Operations With Conventional Air Tactics), fournissant des aéronefs d’escorte, de ravitaillement en vol, de guerre électronique et de soutien logistique aux avions de combat équipés d’armes nucléaires.
La possibilité d’utiliser les forces et les moyens des États membres de l’OTAN comme vecteurs d’armes nucléaires américaines stockées dans des installations européennes est définie et encadrée par le concept de partage nucléaire de l’OTAN, adopté en 1954. Dans ce cadre, des accords bilatéraux ont été conclus entre les États-Unis et les États membres européens de l’Alliance où sont stationnées des armes nucléaires américaines.
Face à l’évolution de la situation mondiale, un nouveau plan de posture nucléaire américain a été adopté en 2024. Il prévoit la préparation des forces armées du pays à d’éventuels affrontements nucléaires coordonnés dans lesquels la Russie pourrait présenter un front uni avec la Chine et la Corée du Nord. Ce document prévoit :
- Le renforcement des mesures de dissuasion de la Russie, de la Chine et de la Corée du Nord contre l’utilisation d’armes nucléaires, par une démonstration de la capacité des États-Unis à lancer des frappes nucléaires de représailles ;
- Le maintien de la capacité opérationnelle des forces de missiles nucléaires américaines et l’amélioration de leurs compétences opérationnelles grâce à des exercices militaires appropriés ;
- Le renforcement de l’unité des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN dans la poursuite d’une politique commune de lutte contre les menaces nucléaires de la Russie, de la Chine et d’autres pays ;
- La modernisation et le développement des forces de missiles nucléaires, et l’amélioration de l’efficacité de leur utilisation au combat.
Après son retour au pouvoir aux États-Unis, Donald Trump a amplifié ces plans. Les dépenses consacrées à la maintenance et à la modernisation des armes nucléaires ont ainsi été considérablement augmentées. Pour la période 2025-2034, elles s’élèvent à 946 milliards de dollars, soit 25 % de plus que prévu pour 2023-2032. Les principaux objectifs des programmes de modernisation des forces de missiles nucléaires américaines sont les suivants :
- Remplacement des missiles balistiques intercontinentaux Minuteman III vieillissants par des missiles balistiques intercontinentaux LGM-35 Sentinel. Il s’agit du principal programme de modernisation des missiles balistiques intercontinentaux ;
- Maintien de la capacité opérationnelle et moderniser les sous-marins nucléaires et leurs missiles Trident II D5 (228 milliards de dollars) ;
- Mise en service des nouveaux bombardiers B-21 Raider (le bombardier stratégique le plus récent) et des missiles à longue portée AGM-181. Par ailleurs, les bombardiers B-52 sont modernisés en version B-52J Stratofortress ;
- Remplacement des avions de combat E-4B Nighthawk et E-6B Mercury par les E-4C (dérivé du Boeing 747-8) et E-130J (dérivé du C-130), respectivement ;
- Développement d’armes hypersoniques à longue portée. L’Armée de terre et la Marine mettent en œuvre conjointement le projet Dark Eagle. Lockheed Martin contribue de manière significative aux travaux et aux investissements ;
- Modernisation des systèmes de contrôle des armes nucléaires.
- Développement de nouvelles armes nucléaires. En particulier, les nouvelles bombes nucléaires tactiques B61-12 ont été adoptées en 2024. Dotées de systèmes de guidage et de correction de trajectoire, elles permettent d’atteindre leurs cibles avec une plus grande précision et d’accroître leur capacité à pénétrer les systèmes de défense aérienne ennemis. Leur puissance est modulable. Ces bombes ont été développées pour les avions F-35, adoptés par les États-Unis et les pays européens pour remplacer les F-16 et F/A-18.
Par ailleurs, les États-Unis renforcent leur présence nucléaire avancée en Europe en augmentant le nombre d’armes nucléaires tactiques stockées dans les dépôts européens.
De son côté, le renforcement du système de dissuasion nucléaire européen (composante européenne de l’OTAN) passe principalement par l’approfondissement de la coopération franco-britannique et la modernisation de leurs arsenaux nucléaires.
En juillet, les dirigeants français et britannique ont signé un accord qui, pour la première fois, leur permet de coordonner leurs actions dans le domaine nucléaire. L’objectif affiché de ces actions est d’accroître leur capacité de dissuasion face à la Russie.
La France, dans le développement de ses forces de missiles nucléaires, privilégie l’amélioration de ses forces navales et aériennes. Plus précisément, des mesures sont prises pour développer une nouvelle génération de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE-3G). Le premier d’entre eux devrait entrer en service d’ici 2035. Parallèlement, les sous-marins existants sont équipés d’une nouvelle version du missile balistique mer-sol TNO-2 à ogives nucléaires, dont la portée et la précision sont accrues.
De plus, les missiles de croisière aéroportés ASMPA existants sont modernisés et une nouvelle génération de missiles de croisière est en cours de développement, avec une entrée en service prévue pour 2035. L’acquisition de nouveaux avions ravitailleurs A330 MPT Phénix, destinés à remplacer les modèles vieillissants, est également prévue.
Dans le cadre du programme de planification militaire 2019-2025, 37 milliards de dollars ont été alloués à la modernisation des forces nucléaires françaises.
Au Royaume-Uni, le développement de nouvelles ogives nucléaires A21/Mk7/Astraea se poursuit. Ces ogives sont destinées à remplacer les ogives américano-britanniques A21/Mk4A/Holbrook. La nouvelle ogive devrait avoir une puissance de 350 kt, soit 3,5 fois supérieure à la précédente.
Plusieurs projets d’infrastructure liés à ce programme sont également en cours de réalisation, notamment :
- le regroupement des opérations de stockage, de maintenance et de démantèlement des munitions nucléaires sur un site unique ;
- la modernisation du centre de recherche du ministère de la Défense, responsable de la conception, de la production et du soutien technique des ogives nucléaires ;
- la construction de nouvelles installations de production et de stockage de matières nucléaires.
La capacité opérationnelle du système de dissuasion nucléaire américain et de l’OTAN est testée au moyen d’exercices spécifiques, ainsi que de tirs d’essai de missiles terrestres, maritimes et aériens.
Les principaux exercices sont des exercices nucléaires tactiques tels que « Steadfast Noon » et des exercices nucléaires stratégiques tels que « Global Thunder », organisés chaque année dans un contexte opérationnel unifié avec la participation de toutes les composantes des forces nucléaires américaines et de leurs alliés de l’OTAN.
Ces exercices visent à confirmer et à renforcer la capacité opérationnelle du système de dissuasion nucléaire américain et de l’OTAN en cas d’escalade d’un conflit conventionnel en guerre nucléaire limitée ou totale, ou en cas d’attaque surprise ennemie.
Par exemple, les exercices « Steadfast Noon » simulent l’utilisation d’avions tactiques américains et de certains pays de l’OTAN pour des frappes nucléaires lors d’une guerre nucléaire limitée sur le théâtre d’opérations européen. L’exercice comprend la simulation de l’utilisation de bombes nucléaires tactiques américaines stockées dans des dépôts européens, ainsi que de munitions nucléaires tactiques françaises et britanniques.
L’exercice d’entraînement nucléaire stratégique « Global Thunder », quant à lui, porte sur l’utilisation des forces nucléaires stratégiques (FNS) américaines et de l’OTAN dans le cadre d’une guerre nucléaire et balistique à grande échelle. Toutes les composantes des FNS des forces armées américaines et leurs unités de soutien, notamment le renseignement, le commandement, le contrôle, les communications et la logistique, participent à l’exercice. Les états-majors et les unités des forces de missiles nucléaires françaises et britanniques y participent également.
Les forces nucléaires stratégiques des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni sont en état d’alerte maximale. Leurs composants sont testés sous la menace d’une attaque nucléaire ennemie, des simulations de frappes nucléaires sont menées en représailles et tout type de soutien aux forces de missiles nucléaires est organisé.
Selon les circonstances, plusieurs tirs d’essai de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) terrestres et maritimes sont effectués chaque année. En mai dernier, les forces armées américaines ont notamment procédé au tir d’essai d’un missile balistique intercontinental terrestre Minuteman III. Le missile a été lancé depuis la base aérienne de Vandenberg, en Californie, et a parcouru 6 700 km. Conformément à l’ordre du président américain Donald Trump de reprendre les essais nucléaires, un autre tir de ce type est prévu prochainement.
Ainsi, la Russie et les États-Unis intensifient leur confrontation, la portant à un niveau nucléaire inédit. Il en résulte des défis croissants pour la stabilité stratégique mondiale et la menace d’un conflit nucléaire entre la Russie et les États-Unis, impliquant l’Europe.
Actuellement, la Russie et la Chine, d’une part, et les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, d’autre part, disposent de potentiels nucléaires sensiblement équivalents, assurant un équilibre des forces entre les deux camps. Cependant, Moscou et Pékin tentent de modifier cet équilibre à leur avantage en développant leurs capacités nucléaires.
Dans ce contexte, les États-Unis, de concert avec la France et le Royaume-Uni, prennent des mesures pour renforcer la dissuasion nucléaire de leurs adversaires. Ils considèrent ces mesures comme faisant partie d’un front uni anti-occidental. Il s’agit principalement de la modernisation des lanceurs d’ogives nucléaires, sans augmentation de leur nombre.
Tout cela conduit à une nouvelle course aux armements nucléaires qui exige des dépenses considérables de la part de toutes les parties. De plus, si les États-Unis et la Chine peuvent supporter la charge supplémentaire pesant sur leurs budgets nationaux, cela posera un problème majeur à la Russie, réduisant sa capacité à poursuivre la guerre contre l’Ukraine.
La menace nucléaire croissante que représentent la Russie, la Chine et, par conséquent, la Corée du Nord pour les États-Unis et l’Europe, contribue à consolider la position des pays occidentaux face à leurs adversaires. Dans le même temps, leur détermination et leur riposte au chantage nucléaire du Kremlin s’intensifient.
Oleg Berezyuk,
Institut de Politique Globale
(Image est générée par un réseau neuronal)